Impasse Adam Smith.
Brèves remarques sur l'impossibilité
de dépasser le capitalisme sur sa gauche

Jean Claude Michéa
Editions Climats.

J.C. Michéa, agrégé de philosophie, enseigne à Montpellier; il est l'auteur de l'enseignement de l'ignorance

Extrait : à propos de l'analyse de Christopher Lasch dans " la culture du narcissisme"

" l'un des passages les plus dérangeants de La Culture du narcissisme demeure, de toute évidence, celui où Lasch développe l'idée que le génie spécifique de Sade l'une des vaches sacrées de l'intelligentsia de gauche serait d'être parvenu, « d'une manière étrange », à anticiper dès la fin du XVIII° siècle toutes les implications morales et culturelles de l'hypothèse capitaliste, telle qu'elle avait été formulée pour la première fois par Adam Smith, il est vrai dans un tout autre esprit. « Sade écrit ainsi Lasch imaginait une utopie sexuelle où chacun avait le droit de posséder n'importe qui; des êtres humains, réduits à leurs organes sexuels, deviennent alors rigoureusement anonymes et interchangeables. Sa société idéale réaffirmait ainsi le principe capitaliste selon lequel hommes et femmes ne sont, en dernière analyse, que des objets d'échange. Elle incorporait également et poussait jusqu'à une surprenante et nouvelle conclusion la découverte de Hobbes, qui affirmait que la destruction du paternalisme et la subordination de toutes les relations sociales aux lois du marché avaient balayé les dernières restrictions à la guerre de tous contre tous, ainsi que les illusions apaisantes qui masquaient celle ci. Dans l'état d'anarchie qui en résultait, le plaisir devenait la seule activité vitale, comme Sade fut le premier à le comprendre un plaisir qui se confond avec le viol, le meurtre et l'agression sans freins. Dans une société qui réduirait la raison à un simple calcul, celle ci ne saurait imposer aucune limite à la poursuite du plaisir, ni à la satisfaction immédiate de n'importe quel désir, aussi pervers, fou, criminel ou simplement immoral qu'il fût. En effet, comment condamner le crime ou la cruauté, sinon à partir de normes ou de critères qui trouvent leurs origines dans la religion, la compassion ou dans une conception de la raison qui rejette des pratiques purement instrumentales? Or, aucune de ces formes de pensée ou de sentiment da de place logique dans une société fondée sur la production de marchandises. »

Si nous acceptons cette analyse, il devient d'un seul coup plus facile de saisir les liens métaphysiques essentiels qui unissent, dès l'origine, bien que de façon évidemment inconsciente, les deux moments théoriques,de l'idéal capitaliste: d'un côté l'exhortation prétendument « libertaire » à émanciper l'individu de tous les « tabous » historiques et culturels qui sont supposés faire obstacle à son fonctionnement comme pure « machine désirante », de l'autre, le projet libéral d'une société homogène dont le Marché auto régulateur constituerait l'instance à la fois nécessaire et suffisante pour ordonner au profit de tous, le mouvement brownien des individus « rationnels », c'est à dire enfin libérés de toute autre considération philosophique que celle de leur intérêt bien compris. Ce que Lasch appelle « l'individu narcissique moderne », avec sa peur de vieillir et son immaturité si caractéristique dont l'américain des classes moyennes n'a été que la préfiguration burlesque n'est, en définitive, rien d'autre que l'expression psychologique et culturelle de ce compromis libéral libertaire devenu avec le temps historiquement réalisable. Et tout l'art de Lasch est d'établir avec rigueur comment cette rencontre, à première vue surprenante, a fini par trouver dans les métamorphoses du capitalisme contemporain ses conditions pratiques de possibilité. Quand la consommation est célébrée comme une forme de culture à part entière avec son imaginaire et ses conventions spécifiques plus rien ne s'oppose, en effet, à ce que les deux faces métaphysiquement complémentaires du paradigme libéral faces qui, pour des raisons historiques, avaient dû, jusqu'à présent, se développer de façon indépendante et antagoniste se réconcilient, et même fusionnent, dans l'unité d'une sensibilité aussi cohérente que moderne. On conçoit naturellement qu'une telle analyse ait pu choquer aux États Unis comme en Europe les bonnes consciences progressistes. Elle les obligeait à reconnaître que l'ingénieuse hypothèse capitaliste la « commercial society » imaginée par Adam Smith en réponse aux problèmes politiques du temps n'empruntait pas ses principes (Individu, Raison, Liberté) aux anciennes barbaries ou au « ténébreux Moyen âge », mais bien à l'axiomatique des Lumières, c'est à dire, si on y réfléchit, à la même matrice culturelle que celle dont la Gauche est issue.

Il n'est guère besoin de souligner l'intérêt politique majeur de l'hypothèse défendue par Lasch. Elle éclaire, par exemple, d'une lumière particulièrement cruelle le destin d'une époque qui aura vu, sans rire, le drapeau de la révolte tomber progressivement des mains de Rosa Luxembourg dans celles d'une Ségolène Royal.

La Gauche traditionnelle, en effet, malgré sa foi simpliste dans le mythe bourgeois du « Progrès », avait toujours conservé notamment à travers le contrôle des bureaucraties syndicales et de nombreuses municipalités ouvrières un minimum d'enracinement dans les milieux populaires et donc de, compréhension envers leurs cultures et leurs sensibilités. C'est pourquoi ses programmes politiques, et parfois même ses luttes, maintenaient généralement un certain nombre d'aspects anticapitalistes, qui étaient autant de survivances tangibles des compromis historiques autrefois passés entre la Gauche et le socialisme ouvrier.

A partir des années soixante, au contraire, la convergence rétrospectivement tout à fait logique de différents processus « modernisateurs » qui, sur le moment, pouvaient sembler indépendants les uns des autres acheva rapidement de décomposer le peu d'esprit « anticapitaliste » qui habitait encore les instances dirigeantes de l'ancienne Gauche. D'abord, le déclin accéléré des capacités de séduction de l'Empire soviétique, c'est à dire de la triste imitation d'Etat du progrès capitaliste; ensuite, et de manière infiniment plus décisive, l'entrée de l'Europe occidentale dans l'ère du capitalisme de consommation, et donc l'installation inévitable au centre même du spectacle de cette « culture jeune » qui est chargée d'en légitimer l'imaginaire et d'assurer sans fin la circulation, sous mille emballages différents, de la même agréable pacotille; enfin, et surtout, la destruction de la classe ouvrière elle-même, c est à dire non pas, bien sûr, la disparition réelle des ouvriers (qui est, en partie, un artifice statistique) mais celle de la conscience de classe qui les unissait, disparition obtenue d'une part par la liquidation méthodique des. quartiers populaires et, de l'autre, par les nouvelles formes d'organisation du travail dans l'entreprise modernisée et les techniques de management « antiautoritaires » qui ont permis de les imposer". Ce qui, en ces temps baptismaux, a été désigné comme la « nouvelle Gauche » n'est en définitive rien d'autre que l'écho politique de ces différents processus. Il faut donc également voir dans ce courant multicolore une des traductions politiques privilégiées de la montée en puissance de ces nouvelles classes moyennes si bien décrites, à l'époque, par Georges Perec qui, parce qu elles sont préposées à l'encadrement technique, managérial ou « culturel" » des formes les plus modernes du capitalisme, sont condamnées à asseoir leur pauvre image d'elles mêmes sur leur seule aptitude à courber l'échine devant n'importe quelle innovation, « flexibilité » humaine pathétique qui en fait la proie rêvée des psychothérapeutes et le gibier électoral de prédilection de toute gauche « citoyenne » et progressiste. C'est seulement à la faveur de cette configuration culturelle très particulière que l'occasion historique put être enfin offerte aux représentants les plus ambitieux de la nouvelle sensibilité libérale libertaire de confisquer à leur usage exclusif les derniers instruments de lutte ou d'influence dont les classes populaires avaient encore la disposition.

On put alors voir, au cours de différents pronunciamientos (dont le célèbre Congrès d'Épinay), les travailleurs et leur penchant démodé pour la « lutte des classes », être progressivement remis à leur juste place, sans que nul, visiblement, ne s'en étonne, au profit d'élites politiques et sociales tout autrement pimpantes. Élites parfaitement conscientes, quant à elles, qu'à l'aube du XXI° siècle, les clivages politiques décisifs seraient ceux qui, dans l'intérêt du genre humain, opposeraient désormais, d'un côté l'incorrigible archaïsme des classes populaires (maintenant partout représentées comme un assemblage ridicule et menaçant de « beaufs », de « ploucs » et de « Deschiens ») et, de l'autre, l'insolente jeunesse intellectuelle des nouveaux maîtres de la planète, dont Libération et Le Monde (pour ne considérer que la pointe militante de cet ordre nouveau) assurent avec un dévouement et une efficacité admirables la promotion quotidienne .

Si La Culture du narcissisme apparaît comme un livre si prophétique, c'est donc, en vérité, parce qu'en décrivant avec une précision remarquable, sur la base des données empiriques déjà disponibles à l'époque, les formes d'individualisation requises par le capitalisme de consommation (cet « homme psychologique de notre temps qui est le dernier avatar de l'individualisme bourgeois »), Lasch délimitait en même temps par avance le cadre psychologique et intellectuel très étroit à l'intérieur duquel devraient dorénavant se débattre les militants « pluriels » de toute gauche moderne, et d'une façon plus générale, les représentants de ces nouvelles classes moyennes dont la fausse conscience est devenue l'esprit du temps. Ainsi s'éclaire le curieux destin qui n'est, bien sûr, paradoxal qu'en apparence d'une gauche occidentale qui a, partout, en se modernisant, « renoncé à l'émancipation sociale et se contente d'aménager une infirmerie pour accueillir les blessés de la guerre économique », quand, encore, elle ne prend pas sur elle de diriger cette guerre avec l'enthousiasme des néophytes et le zèle des parvenus. De leur côté, pour s'être laissés déposséder du peu d'autonomie politique qui leur restait, par ces bienveillants tuteurs à l'esprit si ouvert (et dont cela va de soi la plupart des membres avaient fait leurs classes du bon côté des barricades), les vaincus du monde moderne c'est à dire, comme toujours, les travailleurs et les simples gens finissent par se retrouver, pour des raisons symétriques, dans la même situation d'impuissance que les ouvriers du XIX° siècle, lorsqu'ils ne s'étaient pas encore dotés d'organisations politiques indépendantes. « À ce stade écrivait Marx (qui n'imaginait pas qu'en théorisant ainsi le passé il théorisait aussi le futur) les ouvriers forment une masse disséminée à travers le pays et atomisée par la concurrence. S'il arrive que les ouvriers se soutiennent dans une action de masse, ce n'est pas encore là le résultat de leur propre union, mais de celle de la bourgeoisie qui, pour atteindre ses fins politiques propres, doit mettre en branle le prolétariat tout entier, et qui possède encore provisoirement le pouvoir de le faire. Durant cette phase, les prolétaires ne combattent donc pas leurs propres ennemis, mais les ennemis de leurs ennemis, c'est à dire les vestiges de la monarchie absolue, propriétaires fonciers, bourgeois non industriels, petits bourgeois. Tout le mouvement historique est de la sorte concentré entre les mains de la bourgeoisie; toute victoire remportée dans ces conditions est une victoire bourgeoise » (« Manifeste communiste »).

Telle est la raison historique principale qui fait que, depuis vingt ans, chaque victoire de la Gauche correspond obligatoirement à une défaite du Socialisme."

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