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LETTRE D'UN VOYAGEUR AU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE Retour de Macédoine, de Serbie et du Kosovo, je me dois de vous livrer une impression : j'ai peur, Monsieur le Président, que nous ne fassions fausse route. Vous êtes un homme de terrain.
Vous ne prisez guère les intellectuels qui remplissent nos colonnes d'à
peu près grandiloquents et péremptoires. Cela tombe bien : moi non plus.
Je m'en tiendrai donc aux faits. Chacun les siens, me direz vous ?. 1."
Pas la guerre au peuple... " Ne savez vous pas qu'au coeur du vieux
Belgrade le théâtre pour enfants Dusan Radevic jouxte la télévision et
que le missile qui a détruit celleci a frappé celui-là ? 2. " Le dictateur Milosevic... " Mes interlocuteurs de l'opposition, les seuls avec qui je me sois entretenu, m'ont rappelé aux dures réalités. Autocrate, fraudeur, manipulateur, et populiste, M. Milosevic n'en a pas moins été élu à trois reprises : les dictateurs se font élire une fois, non deux. Il respecte la Constitution yougoslave. Pas de parti unique. Le sien est minoritaire au Parlement, Pas de prisonniers politiques, des coalitions changeantes. Il est comme absent du paysage quotidien. On peut le critiquer sans se cacher aux terrasses de café ? et on ne s'en prive pas ?, mais les gens ne s'en soucient guère. Aucun charisme " totalitaire " sur les esprits. L'Occident semble cent fois plus obnubilé par M. Milosevic que ses concitoyens. Parler face à lui de Munich, c'est inverser le rapport du faible au fort et supposer qu'un pays isolé et pauvre de dix millions d'habitants, qui ne convoite rien en dehors des frontières de l'ancienne Yougoslavie, puisse être comparé à l'Allemagne conquérante et suréquipée de Hitler. A trop se voiler la face, on devient aveugle. 3. " Le génocide des Kosovars... " Terrible chapitre. Des témoins occidentaux, accessibles et oculaires, je n'en ai rencontré que deux. L'un, Alcksander Mitic, d'origine serbe il est vrai, est correspondant de l'AFP à Pristina. L'autre, Paul Watson, canadien anglophone, est correspondant pour l'Europe centrale du Los Angeles Times. Il a couvert l'Afghanistan, la Somalie, le Cambodge, la guerre du Golfe et le Rwanda: ce n'est pas un bleu. Plutôt anti-Serbes, il suivait depuis deux ans la guerre civile au Kosovo, dont il connaît chaque village et chaque route, Un héros, donc un modeste. Quand tous les journalistes étrangers, au premier jour des bombardements, ont été expulsés de Pristina, il s'est planqué pour rester, anonymement. Sans cesser de circuler et d'observer. Son témoignage est pondéré et, recoupé avec d'autres, convaincant. Sous le déluge des bombes, les pires exactions ont été commises, les trois premiers jours (24, 25 et 26 mars), avec incendies, pillages et meurtres. Plusieurs milliers d'Albanais ont alors reçu l'ordre de partir. Il m'a assuré n'avoir pas trouvé trace, depuis, d'un crime contre l'humanité. Sans doute ces deux scrupuleux observateurs n'ont?ils pas tout vu. Et moi encore moins. Je ne puis témoigner que de paysans albanais de retour à Pudajevo, de soldats serbes montant la garde devant des boulangeries albanaises ? dix rouvertes à Pristina ?, et des blessés des bombardements, albanais et serbes côte à côte, dans l'hôpital de Pristina (deux mille lits). Alors, que s'est?il passé? A leur avis, la superposition soudaine d'une guerre aérienne internationale à une guerre civile locale, celle?ci d'une extrême cruauté. Je vous rappelle que, en 1998, 1700 combattants albanais, 180 policiers et 120 soldats serbes ont été tués, L'UCK a kidnappé 380 personnes, en a remis en liberté 103, les autres étant mortes ou disparues, parfois après torture, parmi elles 2 journalistes et 14 ouvriers. L'UCK revendiquait 6 000 clandestins à Pristina, et ses snipers, m'a-t-on dit, sont entrés en action aux premières bombes. Les Serbes, jugeant qu'ils ne pouvaient se battre sur deux fronts, auraient alors décidé d'évacuer manu militari la " cinquième colonne de l'OTAN ", sa " force terrestre ", c'est-à-dire l'UCK, en particulier dans les villages où elle se confondait avec et se fondait dans la population civile. Localisées mais certaines, ces évacuations, dites là-bas " à l'israélienne ", et dont l'ancien d'Algérie que vous êtes se souvient certainement ,un million de civils algériens furent déplacés et enfermés par nous dans des camps barbelés, pour " vider l'eau du poisson " , ont laissé des traces à ciel ouvert, ici et là : maisons brûlées, villages déserts. Ces affrontements militaires ont entraîné des fuites de civils pour la plupart, m'a-t-on dit, des familles de combattants avant les bombardements. Elles étaient, selon le correspondant de l'AFP, en nombre très limité. " Les gens trouvaient refuge dans d'autres maisons voisines, a constaté ce dernier. Personne ne mourait de faim, ne se faisait tuer sur les routes, ne fuyait vers l'Albanie et la Macédoine. C'est l'attaque de l'OTAN qui a bel et bien déclenché, en boule de neige, la catastrophe humanitaire. De fait, il n'était pas besoin, jusqu'alors, de camps d'accueil aux frontières. " Les premiers jours, tous en conviennent, ont vu un déchaînement de représailles de la part d'éléments dits " incontrôlés avec la complicité probable de la police locale. M, Vuk Draskovic, vice- premier ministre qui a aujourd'hui pris ses distances, et d'autres m'ont dit avoir fait, depuis, arrêter et inculper trois cents personnes au Kosovo convaincues d'exactions. Maquillage ? Alibi ? Mauvaise conscience? Ce n'est pas à exclure. Après, l'exode a continué, mais à plus petite échelle. Sur injonction de l'UCK, désireuse de récupérer les siens, par crainte de passer pour des " collabos ", par peur des bombardements qui ne distinguent pas, à 6 000 mètres, entre Serbes, Albanais et autres , pour rejoindre les cousins déjà partis, parce que le bétail est mort, que l'Amérique va gagner, que c'est l'occasion d'émigrer en Suisse, en Allemagne ou ailleurs... Propos entendus sur place. Je vous fais mention, non caution. Aurais-je trop écouté " les gens d'en face " ? Le contraire serait du racisme. Définir a priori un peuple -juif, allemand ou serbe - comme collectivement criminel n'est pas digne d'un démocrate. Après tout, il y a eu, pendant l'occupation, des divisions S S albanaise, musulmane et croate ,jamais de serbe. Ce peuple philosémite et résistant - plus de dix nationalités coexistent en Serbie même - serait-il devenu nazi avec cinquante ans de retard ? Nombre de réfugiés kosovars m'ont dit qu'ils avaient échappé à la répression grâce à des voisins, des amis serbes. 4. " La destruction bien commencée des forces serbes... " Désolé : celles?ci semblent se porter comme un charme. Un jeune sergent pris en stop sur l'autoroute Nis-Belgrade et servant au Kosovo m'a demandé pour quelle raison stratégique l'OTAN s'acharnait sur les civils. " Nous, quand on va à la ville, où il n'y a plus d'électricité, on est forcé de boire du Coca tiède. C'est embêtant, mais on peut faire avec. " Je suppose que les unités ont leur groupe électrogène. Vous avez, au Kosovo, cassé des ponts, que l'on contourne aisément par des gués quand on ne passe pas dessus, entre les trous. Endommagé un aéroport sans importance, détruit des casernes vides, enflammé des camions militaires hors d'usage, des maquettes d'hélicoptère et des pièces d'artillerie en bois posées au milieu des prés. Excellent pour l'image vidéo et les briefings en chambre, mais après ? Souvenez-vous que la défense yougoslave, formée par Tito et ses partisans, n'a rien d'une armée régulière : disséminée et omniprésente, avec ses PC souterrains, préparée de longue main aux menaces conventionnelles, jadis, soviétique. On y déplace même les canons avec des bœufs, pour éviter la détection à la chaleur. Il y a au Kosovo ,ce n'est pas un secret ,150 000 hommes en armes, de vingt à soixante dix ans ,il n'y a pas de limite d'âge pour les réservistes , dont seulement 40 000 à 50 000 pour la 3e armée du général Pavkovic. Les talkies-walkies en relais paraissent en bon état, et ce sont les Yougoslaves eux-mêmes qui brouillent les réseaux ,l'UCK se servait de portables pour renseigner les bombardiers US. Quant à la démoralisation espérée, n'en croyez rien. Au Kosovo, on attend nos troupes, je le crains, de pied ferme, non sans une certaine impatience. Comme me disait un réserviste de Pristina qui allait acheter son pain, son AK à l'épaule : " Vivement l'intervention terrestre ! Dans une vraie guerre, au moins, il y a des morts des deux côtés. " Le wargame des planificateurs de l'OTAN se déroule à 5 000 mètres au-dessus du réel. Je vous en conjure : n'envoyez pas nos sensibles et intelligents saint-cyriens sur un terrain dont ils ignorent tout. Leur cause est peut-être juste mais ce ne sera jamais pour eux une guerre défensive et encore moins sacrée, comme elle le sera, à tort ou à raison, pour les volontaires serbes de Kosovo et Metohija. 5. " Ils continuent le nettoyage ethnique... " Les plaques d'immatriculation accumulées au poste-frontière face à l'Albanie et les documents d'identité des partants m'ont indigné. C'est de crainte, m'a-t-on répliqué, que les " terroristes " ne s'infiltrent à nouveau, en les subtilisant pour maquiller voitures et papiers. Beaucoup a pu échapper à mes modestes observations, mais le ministre allemand de la défense a menti, le 6 mai, lorsqu'il a déclaré qu' " entre 600 000 et 900 000 personnes déplacées ont été localisées à l'intérieur du Kosovo " . Sur un territoire de 10 000 kilomètres carrés, cela ne passerait pas inaperçu aux yeux d'un observateur en déplacement, le même jour, d'est en ouest et du nord au sud. A Pristina, où vivent encore des dizaines de milliers de Kosovars, on peut déjeuner dans des pizzerias albanaises, en compagnie d'Albanais. Nos ministres ne pourraient-ils interroger là-bas des témoins à la tête froide ? médecins grecs de Médecins sans frontières, ecclésiastiques, popes ? Je pense au Père Stéphane, le prieur de Prizren, singulièrement pondéré. Car la guerre civile n'est pas une guerre de religion : les mosquées, innombrables, sont intactes sauf deux, à ce que l'on m'a rapporté. On peut acheter la politique étrangère d'un pays ce que font les Etats-Unis avec ceux de la région , non ses rêves ou sa mémoire. Si vous voyiez les regards de haine que jettent, aux postes-frontières, les douaniers et les policiers macédoniens sur les convois de chars qui remontent chaque nuit de Salonique à Skopje, sur leurs escortes arrogantes et inconscientes de ce qui les entoure, vous comprendriez sans peine qu'il sera plus facile de rentrer sur ce " théâtre " que de s'en extraire. Aurez-vous, à l'instar du président italien, la vaillance, ou l'intelligence, de renoncer à des postulats irréels, pour rechercher, avec Ibrahim Rugova, et selon ses propres termes, " une solution politique sur des bases réalistes ? En ce cas, un certain nombre de réalités s'imposeront à votre attention. - La première :pas de salut en dehors d'un modus vivendi entre Albanais et Serbes, comme le demande M. Rugova, parce qu'il n'y a pas une mais deux, et même plusieurs communautés au Kosovo. Sans entrer dans la bataille des chiffres due à l'absence de recensement fiable, j'ai cru comprendre qu'il y avait un million et plus d'Albanais, deux cent cinquante mille Serbes et deux cent cinquante mille personnes appartenant à d'autres communautés : Serbes islamisés, Turcs, gorans ou montagnards, romanis, " Egyptiens " ou gitans albanophones , lesquelles craignent la domination d'une grande Albanie et ont pris le parti des Serbes. - La deuxième prévenir la
renaissance d'une guerre intérieure féroce, épisode d'un aller retour
séculaire, l'acte 1 sans lequel l'acte 2 d'aujourd'hui est incompréhensible,
mais qui succédait lui-même à une oppression antérieure. Vous vous souvenez de la définition par de Gaulle de l'OTAN Organisation imposée à l'Alliance atlantique et qui n'est que la subordination militaire et politique de l'Europe occidentale aux Etats-Unis d'Amérique. " Vous nous expliquerez un jour les raisons qui vous ont conduit à modifier cette appréciation. En attendant, je dois vous avouer une certaine honte quand, demandant, à Belgrade, à un opposant démocrate serbe pourquoi son actuel président recevait avec empressement telle personnalité américaine et non française, il me répondit : " De toute façon, mieux vaut parler au maître qu'à ses domestiques. " Par Régis DEBRAY Publié par le journal Le Monde du 13 Mai 1999 |
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