|
Monsieur et cher Collègue,
Modeste et anonyme professeur de philosophie dans un Lycée de banlieue,
sans autre responsabilité pédagogique que celle des classes
qui me sont confiées chaque année depuis ma réussite
à l'Agrégation en 1972, je m'étonne qu'au nom d'une
ignorance, par vous-même reconnue, de ce que philosopher veut dire,
vous prétendiez venir améliorer les programmes de nos terminales.
L'ignorance n'est pas vice, ce qui l'est, c'est sa dénégation.
Que vous ne sachiez pas ce qu'est une dissertation philosophique,
que vous ignoriez la différence entre dialectique et rhétorique,
ne vous permet pas d'en conclure qu'a fortiori les autres, qui ne peuvent
certes se vanter d'une promotion sociale aussi brillante que la vôtre,
n'en savent pas davantage. Votre méconnaissance n'est pas un argument
qui vous autoriserait à faire des confusions dont vous souffrez
personnellement, obligations de service pour l'ensemble de vos collègues
; lesquels, bon an mal an, dans des conditions difficiles et que vos déclarations
médiatiques ne font qu'aggraver, étant donné votre
grand nom et le pouvoir politique dont vous disposez présentement,
enseignent à leurs élèves ce que vous ignorez, et
que vos responsabilités exigeraient pourtant que vous sachiez :
ce qu'est une dissertation philosophique, et comment la distinguer
de ses contrefaçons et simulacres rhétoriques.
Question de méthode, non de procédés ou de technique,
et question fondamentale, qui engage la totalité du programme des
notions, lequel peut légitimement être considéré
comme le développement même de la notion de philosophie
; de sorte que ce programme, dont vous déplorez la lourdeur excessive
comme si c'était une évidence, se trouve traité intégralement
sans même avoir à y penser, et dans toutes les sections,
y compris techniques, par tout professeur soucieux d'enseigner à
ses élèves ce qu'ils doivent savoir faire pour réussir
l'épreuve du baccalauréat.
A condition bien sûr de savoir ce que c'est qu'une notion,
et de se souvenir de la distinction fondatrice de la pratique philosophique,
celle de l'intelligence, la commune puissance d'entendre, et des discours
qui n'en sont que l'imitation, ou pire, la simulation. Un programme
de notions, ce n'est pas un programme de discours, lequel, étant
donné la maladie occidentale du bavardage, dont la philosophie
est le remède, serait en effet, et par définition, interminable.
Mais une notion n'est pas un thème, un mot, une rubrique, autorisant
le regroupement de tous les discours où figure le même mot,
de même que la recherche de la nature des choses dont il est question
chaque jour ne saurait être confondue avec l'enquête historique
sur ce qui a bien pu se dire et s'imprimer à leur propos "de
l'antiquité à nos jours".
C'est ainsi que le programme se trouve de fait "allégé",
sans pour autant être amputé, puisque toutes les notions
sont nécessaires pour comprendre la moindre chose, comme l'est
toute la physique pour appréhender un canard qui barbotte dans
une mare au soleil. Il faut et il suffit de se souvenir de ce qu'est une
idée, terme de cette recherche qu'est la dialectique. L'intelligence
n'est pas la mémoire, sauf pour qui pense avec ses oreilles, qu'il
doit alors avoir bien longues - et c'est ce qu'on appelle ordinairement
un âne.
La pratique dialectique n'est pas une revue d'opinions, un collage,
ou un bricolage de discours, une composition de discours, et, pour qui
a appris auprès des vrais maîtres de l'art ce que penser
veut dire, "l'histoire des idées", dont vous réclamez
l'introduction est un oxymoron. Il n'est d'histoire que des doctrines,
soit des dogmatismes - écoles et sectes - ou des croyances, soit
des religions. Il n'est d'enquête, historia, qu'en ce qui concerne
les opinions ou idéologies ; laquelle a sa valeur, certes, mais
seconde et dérivée : outre qu'elle satisfait la curiosité
et enrichit la connaissance de la nature humaine, elle rend possible la
prudence et permet au philosophe - à l'auteur - les adaptations
"ad captum vulgis loquis" nécessaires à sa protection
personnelle ainsi qu'à celle de la philosophie.
Mais nous ne sommes vous et moi que des professeurs, non des maîtres
; il s'agit pour nous d'initier les élèves à la philosophie,
d'être le médiateur du passage de la croyance à l'intelligence
des vraies notions ; point n'est besoin alors de les informer de ce qu'ont
cru les autres, mais plutôt de s'informer de ce qu'eux-mêmes
croient présentement ; et pour ce faire, il suffit d'écouter
ce qu'ils disent, et de lire ce qu'ils écrivent - pratique ordinaire
du professeur qu'A. Etchegoyen nomme , je ne vois pas pourquoi, "communication",
et qu'il présente, ce que je saisis encore moins, comme une innovation
! - ; et plutôt que d'encombrer davantage leur mémoire
déjà pleine de discours sans intelligence, il s'agirait
plutôt de réveiller leur intelligence, égarée
par tant de discours contraires, en les aidant à faire le vide
afin de procéder au tri : examen critique de la vérité
des opinions, destiné à les mettre en défiance à
l'égard de tout discours de belle apparence, à l'abri de
tous les beaux et hauts parleurs : la dialectique est l'arme contre la
rhétorique, elle rétablit l'esprit en sa souveraineté
naturelle, en sa fonction de juge et d'arbitre des discours : indifférent
à tous, incrédule par méthode, et décret .
"La vertu de sagesse (...) est une lutte contre la croyance ;
mais non pas contre telle croyance qu'on n'a pas, mais contre ce qu'on
croit." Car autrement, poursuit Alain, l'amour de la vérité
est faible et sans aucune puissance. Et c'est bien là ce qui distingue
l'amoureux des idées, le philosophe, de l'amateur de discours,
le philodoxe dont se moque Platon au livre V de la République
: celui qui court partout comme s'il avait loué ses yeux et ses
oreilles, à la remorque de l'actualité, dans la crainte
permanente d'avoir manqué quelque intéressante nouveauté.
Consommateur de modernité, touriste de l'intelligentsia, cette
espèce de badaud papivore guettant les "évolutions
contemporaines de la philosophie" alors que de philosophie, il n'a
pas encore entendu le premier mot, et faisant parade des "textes
nouveaux pour une philosophie nouvelle", alors qu'il ne sait pas
lire les anciens, sera toujours parfaitement déplacé dans
une salle de classe terminale, spécialement en banlieue, nonobstant
son succès comique.
Je sais bien que l'idée de philosophie - c'est-à-dire l'idée
d'idée, et avec elles toutes les idées, y compris celle
de république - s'est perdue dans l'histoire de son enseignement,
et ceci dès l'antiquité, comme en témoigne le conflit
de Platon et d'Isocrate, que le premier a conceptualisé
par la distinction du philosophe et du sophiste. Philodoxe, intellectuel,
ou clerc, ces professionnels du discours, dont ils font commerce, carrière,
et succès mondains, se sont faits, depuis l'aube de la société
occidentale, les spécialistes de la trahison de l'esprit libre
et du jugement, en ce qu'ils ajoutent aux obstacles naturels à
la philosophie cet obstacle artificiel qu'est leur propre enseignement,
frauduleusement baptisé " philosophique ", et qui rend
de ce fait les premiers inaccessibles au traitement dialectique : car
la pensée vraie est enfermée dans la prison d'une "doctrine",
soit d'une opinion psychologiquement, sociologiquement, historiquement
déterminée. C'est bien l'ambition sociale et politique qui,
depuis Platon, conduit ceux dont la charge est de transmettre l'héritage
culturel des grands textes des grands auteurs, à substituer à
l'enseignement magistral leur discours de commentateurs, cours faussement
magistral mais très réellement comité de censure
de l'enseignement des maîtres, par l'interdit qu'ils jettent sur
la lecture directe, et qui donne naissance à ce monstre à
mille têtes qu'est la philosophie des professeurs, ou "comment
taire" les textes.
Il suffit que, dans ce genre funeste, vous vous signaliez par vos publications
et vos déclarations médiatisées : il nous reste
au moins le recours de ne pas vous lire ; mais est-il besoin que Luc
Ferry illustre davantage son nom, et de la plus sinistre manière,
en rajoutant au tombeau de Socrate la dernière pierre, qui
consiste à assurer le triomphe, au sein même de l'institution
scolaire, et par le biais d'instructions ministérielles définissant
le programme, de l'enseignement des sophistes contre celui des philosophes,
de l'enseignement des plus mauvais élèves sur l'enseignement
des maîtres ? Car, qu'est-ce donc que ces "écoles"
partisanes qui tiennent les unes pour la matière, les autres pour
l'esprit, les unes pour l'expérience, les autres pour la raison,
les unes pour les noms, les autres pour les idées, les unes trayant
le bouc pendant que les autres tendent le tamis, qu'est-ce donc que tous
ces "-ismes" qui se font guerre et font de la pensée
un champ de ruines, sinon l'histoire des contresens que les élèves
ont fait depuis l'antiquité sur les paroles des maîtres ?
Platon n'était pas plus "platonicien" que Lacan
"lacanien", un maître est au-dessus de ses propres discours,
et c'est ce qui le fait maître de son discours dont ses disciples
sont souvent les esclaves : porte paroles comme on porte les babouches.
Est-il permis d'ignorer, quand on se mêle de réformer l'enseignement
de la philosophie, que les discours seuls sont susceptibles de s'opposer,
et même d'évoluer, pas les pensées - à moins
d'appeler pensée n'importe quel discours et d'oublier la distinction
qui fonde la philosophie, et rend raison de sa nécessité
éternelle, je veux dire de son urgente actualité, et que
je rappelais ci-dessus ? L'enseignement des contresens sur la philosophie,
des opinions sur la philosophie, dans les lycées, est superflu
: les élèves savent en faire eux-mêmes sans qu'il
soit nécessaire de le leur apprendre, cette compétence est
la plus généreusement répandue : il suffit de parler
sans faire attention à ce qu'on dit, et de laisser aller le discours,
y compris quand on cite Platon, Descartes ou Kant.
Vous-même n'hésitez pas à vous référer
à Hegel pour légitimer la transformation du corpus
des oeuvres philosophique en "galerie d'opinions", soit en supermarché
démocratique du bavardage où l'on viendrait choisir son
opinion comme un paquet de lessive. Car chacun sait, n'est-ce pas,
que l'histoire de la philosophie est devenue philosophique ! "Omo",
en effet, lave plus blanc.
C'est ainsi que se commet quotidiennement, à coups de discours
sans art ni intelligence de la vérité, l'assassinat de Socrate
en ces esprits adolescents. Le résultat le plus fréquent
d'un tel "renseignement" sur toutes les sottises qui ont pu
se dire et s'écrire étant de leur faire perdre le peu de
bon sens et les quelques notions qu'ils avaient en arrivant, et de leur
donner permission, sous couvert "d'être en philosophie",
de dire et écrire n'importe quoi sur n'importe quel sujet - si
du moins on en juge par les absurdités qu'on lit parfois dans leurs
copies, qui sont seulement plus maladroites que celles, nombreuses aussi,
qui pourtant ont les honneurs de la publication.
Heureusement qu'ils oublient ces discours insensés une fois passé
leur examen, de la même façon et pour la même raison
que le jugement des siècles fera tomber ces mauvais livres dans
l'oubli, commémoration du mépris ; mais aussi ils n'auront
rien appris et de tels "cours de philosophie" sont un gaspillage
de temps et d'argent insupportable au contribuable que je suis.
Bel argument pour les remplacer par des leçons de "communication"
libérées du souci d'avoir quelque chose à dire. Mais
aussi bien il ne s'agit dans tout ceci de philosophie que par homonymie,
et bien au contraire d'égarement dans le discours, de discours
sans tête, de "libéralisme" en matière de
discours, libéré de toute obligation à l'égard
de la nature de la chose dont il parle. Anarchie et débauche
de parole qu'A. Etchegoyen propose d'aggraver encore en remplaçant
la contrainte de la dissertation par de plus libres rédactions.
Mais qui connaît encore les règles de la dissertation philosophique,
sinon des professeurs obscurs, ignorés du public et des maisons
d'édition ? Nos élèves n'ont nul besoin d'être
encouragés à dire et penser, et par suite faire, n'importe
quoi : ce qui leur manque, c'est la discipline, en tous domaines, et à
tous les sens du terme ; et ce que nous, professeurs de philosophie, avons
à leur enseigner, c'est la discipline fondamentale, principe de
toutes les autres, et qui concerne le discours intérieur. C'est
la seule éducation à la citoyenneté qui soit véritablement
citoyenne. Quand à l'intégration sociale au monde si corrompu
soit-il, n'en déplaise à Ph. Meirieu qui a lui aussi
des yeux pour ne pas entendre ce qu'il lit, c'est l'idéologie qui
en est l'instrument, mais pas la philosophie.
Monsieur, je vous demande de bien vouloir respecter ceux de vos collègues
qui sont plus soucieux d'apprendre à lire les grands auteurs, afin
de débrouiller leur pensée troublée par des discours
séducteurs, que de publier ces abrégés, résumés
et commentaires qui flattent la paresse intellectuelle générale
en dispensant les consommateurs de prêt à penser de se confronter
à la difficulté formatrice des oeuvres majeures.
Respectez ceux de vos collègues qui osent encore penser que la
question : "qui était Socrate ?" ne saurait trouver
sa place dans un QCM destiné aux élèves non-pensants
- qui constituent, paraît-il, ce nouveau public auquel nous devons
nous adapter -, tant elle est décisive et fondatrice de tout enseignement
authentiquement philosophique. "Qui était Socrate ?"
autrement dit comment, nous qui ne sommes pas Socrate, parce que nous
n'en avons pas l'art, qui ne sommes pas même les bons amis de Socrate,
car savons-nous s'il nous aurait retenus pour notre naturel philosophe,
comment nous, gens de métier seulement, pouvons-nous être
professeurs, professionnels, sans pour autant devenir des sophistes, rendant
à nos élèves, transformés par là en
usagers, ce bien mauvais service qui consiste, moyennant finance, à
les dispenser de penser ?
Certes, le sceau du pouvoir politique est impuissant à oblitérer
l'autorité des maîtres fondateurs de notre discipline, et
nous désavouons par avance toute instruction ministérielle
en contradiction avec les instructions écrites que nous ont laissées
les auteurs. Mais il peut favoriser ou entraver le difficile travail de
la transmission de leur enseignement. L'incompétence ne saurait
faire loi du seul fait qu'elle soit, comme il est naturel, toutes les
belles choses étant difficiles, largement majoritaire, et il est
inacceptable de laisser la philosophie être redéfinie par
le premier venu.
Il suffit que l'assassinat de Socrate soit commis régulièrement
dans l'interprétation erronée du programme des notions,
dont témoigne un si grand nombre de publications scolaires ou universitaires
: point n'est besoin d'en rajouter encore en inscrivant les contresens
sur la philosophie dans la lettre même du programme de philosophie.
Car si nous faisons déjà l'impossible pour comprendre et
expliquer ce que nous avons lu, pour les miracles, nous vous demanderons
des délais : des crédits horaires supplémentaires
seront en effet nécessaires pour que les professeurs de philosophie
pas trop indignes de ce nom, procèdent, en un premier temps, à
la critique de leur programme, afin, en un deuxième temps, d'avoir
les coudées franches et place nette pour leur enseigner droitement
la philosophie, la philosophie éternelle, celle qu'ils devront
toujours savoir, quelles que soient les fantaisies, les fantasmes et les
évolutions de ceux qui font dans leurs palais des plans d'éducation.
Cette philosophie éternelle, celle des auteurs classiques, ceux
qui seuls méritent d'être étudiés dans les
classes, et qui n'est dite "culture de classe" qu'à la
faveur d'un méchant jeu de mot , cette philosophia perennis ne
sera jamais démodée, tant qu'il y aura dans les cités
des orateurs habiles à faire croire, à transformer la cause
juste en cause injuste, le progressiste en réactionnaire (et inversement),
le licenciement en plan social, la garantie statutaire de l'emploi en
impunité sociale, la protection sociale des salariés en
privilège de nantis, etc. - pour le développement de
cette litanie de la malhonnêteté intellectuelle, dont l'impudence
actuelle donne la nausée, consulter la presse - ; il sera toujours
opportun de libérer les jeunes intelligences de la toute puissance
des discours, soit des discours de l'importance, des discours du pouvoir,
afin de former des esprits incrédules et des citoyens incommodes
aux pouvoirs.
Et pour remplir ce devoir imprescriptible à l'égard des
nouvelles générations, l'aristocrate Platon serait largement
suffisant, si on ne le réduisait pas au "platonisme"
afin de censurer son redoutable enseignement. Redoutable aux apprentis
tyrans ainsi qu'à la cohorte des esprits faibles - en latin : imbéciles
- qui les applaudissent
.
Ce pourquoi, Monsieur, je vous adresse la même supplique qu'au Ministre
Claude Allègre, dont vous êtes devenu récemment
le collaborateur : puisque vous en avez le goût, contentez-vous
d'administrer la chose publique, au lieu d'oeuvrer à la détruire
; et demeurez en paix sous les projecteurs de l'actualité, si vous
y trouvez du plaisir ; mais laissez-nous, dans l'ombre, travailler !
Apprendre à lire les bons auteurs, à former des lecteurs,
et non pas, comme on nous le demande avec une insistance indiscrète,
des électeurs-producteurs-consommateurs, les rouages et
instruments dont l'économie politique mondiale aurait, dit-on,
besoin. Insistance inquiétante, car l'école doit rester
laïque si on veut qu'elle mérite son nom d'école, et
échapper à l'influence de toute école, de toute secte
et de toute religion ; or la religion de la libre entreprise est religion
comme les autres, avec ses églises, ses temples et ses grands
prêtres tonitruants - comme l'est aussi la religion de la jeunesse,
cette pédolâtrie qui démange les plus hauts responsables
de l'éducation -, si toutefois on sait former correctement la notion
de religion.
Mais peut-on encore de nos jours enseigner l'impiété à
l'égard de toutes les grandeurs d'établissement sans être
accusé et condamné pour corruption de la jeunesse ?
Frédérique Evenou
|