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L'improbable choc des civilisations
12.12.1996
DANS LE MONDE de l'après-guerre froide, les distinctions les plus
importantes entre les peuples ne sont plus idéologiques, politiques
ou économiques. Elles sont culturelles. Les conflits à venir
opposeront donc des civilisations qui perçoivent leurs valeurs
comme antagonistes, et la religion y jouera un rôle essentiel. Samuel
Huntington, professeur à Harvard, avait déjà
exposé cette thèse dans un article paru au cours de l'été
1993 dans la revue Foreign Affairs.
Ce texte avait alors été présenté comme le
plus remarquable effort de réflexion géopolitique entrepris
depuis la publication, en juillet 1947, dans la même revue, de l'article
anonyme, rédigé par le jeune diplomate américain
George Kennan, annonçant l'expansionnisme soviétique
et affirmant la nécessité de le contenir.
Samuel Huntington a développé son propos et l'a enrichi
de nombreux exemples dans un livre (The Clash of Civilizations and the
Remaking of World Order, Simon & Schuster) qui vient de paraître
aux Etats-Unis et qui n'a pas encore été traduit en français.
On mesure la rapidité avec laquelle se succèdent, outre-Atlantique,
les explications globales du monde si l'on songe que l'ouvrage de Francis
Fukuyama décrétant "la fin de l'Histoire" avec
l'effondrement du communisme et le triomphe, décrit comme définitif,
de la démocratie libérale ne date que de 1992.
Samuel Huntington dit, peu ou prou, le contraire de Francis Fukuyama.
Loin de s'achever, faute de combattants, l'Histoire risque fort, selon
lui, d'être encore plus mouvementée dans les décennies
qui viennent en raison du remplacement de l'ancienne structure ternaire
de la guerre froide (les deux blocs et les non-alignés) par un
système à la fois plus complexe et plus instable, dans lequel
s'affrontent huit "civilisations" : occidentale, latino-américaine,
musulmane, chinoise, hindoue, slavo-orthodoxe, bouddhiste et japonaise.
La rivalité entre les superpuissances a été remplacée
par le "choc des civilisations", et les conflits les plus dangereux
sont ceux qui se produisent "le long des lignes de faille entre civilisations".
L'âpreté des combats dans l'ex-Yougoslavie, dont le
territoire se situait au confluent de trois d'entre elles (occidentale,
orthodoxe et musulmane), en constitue la meilleure démonstration...
Samuel Huntington est trop poli pour attaquer nommément
Francis Fukuyama. Mais ses remarques ironiques sur ce qu'il appelle
"la culture de Davos" reviennent au même. Se réunissent
chaque année, dans cette station de villégiature suisse,
des dirigeants politiques, des chefs d'entreprise, des banquiers et des
journalistes acquis à l'économie de marché et à
la démocratie libérale. La "culture de Davos",
qui s'autocélèbre en anglais et a l'individualisme pour
fondement, n'est nullement une "culture universelle", affirme
l'auteur, car elle n'est partagée en réalité que
par une infime minorité des habitants de la planète.
Il est faux de parler d'une unification du monde par le développement
de la connaissance de l'anglais. Les langues qui progressent proportionnellement
à la population mondiale sont l'arabe, l'espagnol, le bengali ou
l'hindi. L'anglais est passé, de 1958 à 1992, de 9,8 % à
7,6 % du total. S'il est devenu la lingua franca des touristes, des diplomates
et des hommes d'affaires, il n'est pas pour autant perçu comme
une source d'identité. Il n'y a pas davantage apparition d'une
"culture universelle" par le biais des modes vestimentaires,
de l'alimentation, ou de la musique. Mordre dans un hamburger n'est pas
adhérer au système occidental des valeurs.
C'est la géographie, et non le Big Mac, qui définit le mieux
ce dernier. Des jeunes gens en jeans qui boivent du Coca-Cola et écoutent
du rock dans un pays du Proche-Orient peuvent très bien être
en train de fabriquer une bombe destinée à un avion de ligne
américain...
Toute civilisation qui parvient à son apogée a une tendance
naturelle à présenter ses valeurs comme celles de l'humanité
tout entière. Ce fut le cas de la Rome antique et de l'Angleterre
victorienne. Or les deux phénomènes que Samuel Huntington
décrit comme les plus importants de ces vingt dernières
années sont le réveil de l'islam et le développement
économique spectaculaire de l'Asie. Dans les deux cas, les valeurs
porteuses ne sont nullement celles de l'Occident, et s'opposent même
à celles-ci. On peut citer, pour l'islam, le statut de la femme
et la confusion entre les sphères temporelle et spirituelle ; pour
l'Asie, le culte de l'autorité et le rejet de l'individualisme.
Modernisation n'est pas synonyme d'occidentalisation, comme on le voit
avec les "valeurs asiatiques", héritées du confucianisme
et chères à l'ancien premier ministre de Singapour, Lee
Kuan Yew.
La regain de vigueur de l'islam est particulièrement significatif.
"En 1995, tous les pays islamiques étaient, à l'exception
de l'Iran, plus musulmans, culturellement, socialement et politiquement,
qu'ils ne l'étaient quinze années auparavant", écrit
Samuel Huntington. Ne pas tenir compte de ce fait équivaudrait
à oublier la Réforme lorsqu'on étudie l'Europe du
XVIe siècle. Il s'agit en effet d'un mouvement de masse, porté
par une vague démographique. L'enracinement dans la culture islamique
offre une "dignité" aux jeunes gens déclassés
des grandes villes, qui ont perdu les repères de la société
agricole d'où leurs parents sont issus. Ces jeunes qui peuplent
les quartiers misérables d'Ankara, du Caire ou d'Alger sont une
menace pour des "régimes bunker", perçus comme
ayant partie liée avec un monde occidental étranger et hostile,
et qui risquent d'être emportés par cette lame de fond.
Malgré leurs façades "laïques", les pays
occidentaux se définissent eux aussi, face à cette "civilisation
du défi" qu'est l'islam, par référence à
leur tradition chrétienne, qu'elle soit catholique ou protestante.
Comment expliquer autrement le refus persistant de l'Union européenne
à accepter la Turquie, ouvertement candidate à l'adhésion
et depuis plus longtemps, alors que l'attitude est nettement plus favorable
à des pays "chrétiens" tels que la Pologne
ou la Hongrie ?
L'effondrement du communisme a aussi entraîné dans les Balkans
une redistribution des cartes en fonction des lignes de partage culturelles.
Du temps de la guerre froide, la Grèce et la Turquie
étaient dans l'OTAN, la Bulgarie adhérait
au pacte de Varsovie, la Yougoslavie était
non alignée, et l'Albanie jouait cavalier seul. Un axe "orthodoxe"
se dessine désormais entre la Grèce, la Serbie
et la Bulgarie, tandis que la Turquie, tout en restant dans
l'OTAN, se veut la protectrice des pays musulmans que sont la Bosnie
et l'Albanie.
UN SCÉNARIO CATASTROPHE
On pourrait encore multiplier les exemples : la Russie, qui retrouve
sa tradition orthodoxe, se bat contre les Tchétchènes musulmans.
A Moscou, Boris Eltsine inaugure son nouveau mandat présidentiel
en se faisant bénir par le patriarche orthodoxe, de même
que le défunt président tchétchène Doudaev
avait prêté serment sur le Coran et proposé en
1994 que son pays adopte le droit islamique.
Les Etats-Unis, pourtant partenaires économiques du Mexique
à travers l'Alena, dépensent des sommes considérables
et ont recours à des technologies de plus en plus sophistiquées
pour tenter de rendre étanche leur longue frontière terrestre
avec leur voisin latino-américain.
Un scénario catastrophe sert à illustrer l'ensemble de cette
thèse. En l'an 2010, un conflit d'abord limité entre la
Chine et le Vietnam dégénère en guerre
mondiale opposant d'un côté les Etats-Unis, l'Europe
et la Russie, de l'autre la Chine, le Japon et la
plupart des pays musulmans. Ces derniers, où les islamistes ont
pris le pouvoir, envahissent Israël. La Serbie et la Croatie se partagent
la Bosnie, tandis que l'Algérie lance un missile nucléaire
sur Marseille...
Cet étonnant exercice de politique-fiction montre les limites de
l'effort de systématisation ainsi entrepris. L'application à
l'histoire humaine de modèles globalisateurs est souvent séduisante
pour l'esprit. Elle a cependant un défaut. Des événements
imprévus, tels que des innovations technologiques ou des renversements
de tendance démographique, peuvent modifier complètement
le tableau d'ensemble. La "révolution verte" en agriculture
est ainsi venue déjouer les prédictions pessimistes du Club
de Rome. "L'Histoire serait de nature bien mystique si le hasard
n'y jouait aucun rôle", écrivait Marx. La
"fin de l'Histoire" ne s'est pas produite avec la chute du communisme.
Le "choc des civilisations" n'est pas inéluctable.
Dominique Dhombres
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