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La fin de l'Histoire dix ans après
17.06.1999
L'ÉTÉ 1999 marque le dixième anniversaire de la publication
de mon article " La fin de l'Histoire ? " dans le journal
The National Interest. A cette occasion, on m'a demandé un retour
sur mon hypothèse originelle. A intervalles réguliers, depuis
la première publication, mes critiques ont réclamé
que je reconsidère et renie - du moins l'espèrent-il - mon
idée que l'Histoire s'achève.
A leur intention, j'énoncerai d'entrée cet axiome de base
: rien de ce qui est survenu dans la politique mondiale ou l'économie
globale durant ces dix dernières années ne remet en cause,
à mon avis, ma conclusion : la démocratie libérale
et l'économie de marché sont les seules possibilités
viables pour nos sociétés modernes.
Les péripéties les plus préoccupantes, au cours de
cette période, ont été la crise économique
en Asie et l'arrêt apparent des réformes en Russie.
Mais si ces événements recèlent de nombreuses leçons
politiques, c'est aussi à la politique qu'ils devront en définitive
leurs solutions et ils ne constituent pas un défi systématique
à l'ordre mondial actuel.
En revanche, l'argument que j'ai utilisé pour montrer que l'Histoire
est orientée, progressive et qu'elle trouve son couronnement dans
l'Etat libéral moderne, cet argument est fondamentalement erroné.
Un seul critique, parmi les centaines d'exégètes qui ont
analysé " La fin de l'Histoire ", en a repéré
la véritable faiblesse : l'Histoire ne peut s'achever aussi longtemps
que les sciences de la nature contemporaines ne sont pas à leur
terme. Et nous sommes à la veille de nouvelles découvertes
scientifiques qui, par leur essence même, aboliront l'humanité
en tant que telle.
Une grande partie du premier débat sur la fin de l'Histoire a résulté
d'une stupide question sémantique. De nombreux lecteurs n'avaient
pas compris que j'utilisais le mot " Histoire " dans son acception
hegéliano-marxiste : l'évolution progressive des institutions
humaines, politiques et économiques.
Comprise ainsi, l'Histoire est menée, selon mon analyse, par deux
forces fondamentales : l'expansion des sciences de la nature et de la
technologie contemporaines, lesquelles constituent le fondement de la
modernisation économique, et la lutte pour la reconnaissance qui
exige, en dernier ressort, un système politique admettant l'universalité
des droits de l'homme.
Contrairement aux marxistes, j'ai soutenu que ce processus d'évolution
historique trouvait son achèvement, non dans le socialisme, mais
dans la démocratie et l'économie de marché.
Il est difficile d'imaginer à quel point toutes les perspectives
possibles et imaginables ont été utilisées pour critiquer
ma thèse, si souvent et si sauvagement attaquée. Au début
des années 90, on spéculait beaucoup sur des tendances alternatives
dans la politique mondiale, tendances dont la plupart des observateurs
jugeaient qu'elles nous éloigneraient du libéralisme, au
lieu de nous en rapprocher.
L'inquiétude la plus constante concernait le nationalisme et les
conflits ethniques, attitude compréhensible devant les guerres
de l'ex-Yougoslavie, du Rwanda, de la Somalie et autres endroits chauds
de la planète. Mais l'on voyait dans certains régimes des
concurrents potentiels de la démocratie libérale : théocratie
islamique, autoritarisme édulcoré des pays asiatiques, voire
le retour à un néobolchevisme.
Les événements de la seconde moitié de la décennie
- dont la tourmente financière qui a débouché sur
la crise économique en Asie, l'arrêt apparent des réformes
démocratiques en Russie et l'instabilité soudain révélée
du système financier international - ont été plus
menaçants, à bien des égards, pour l'hypothèse
de la fin de l'Histoire que ceux de la première moitié.
Je n'ai jamais soutenu, après tout, que tous les pays deviendraient
ou pouvaient devenir démocratiques à court terme, mais seulement
que l'histoire humaine s'inscrivait dans une logique évolutive
qui conduirait les nations les plus avancées vers la démocratie
libérale et les marchés.
Le fait que certains pays comme la Serbie ou l'Iran soient
restés en dehors de cette dynamique ne constituait donc pas un
contre-argument sérieux. La crise actuelle du Kosovo, si
tragique qu'elle soit, n'est pas un événement de portée
mondiale susceptible de remodeler à jamais les institutions fondamentales.
D'un autre côté, si le moteur qui propulse le processus de
changement historique se révélait hors d'usage, alors l'idée
que l'histoire progresse devrait être révisée. Mais
en dépit de toutes les difficultés et contretemps subis
par le Mexique, la Thaïlande, l'Indonésie,
la Corée du Sud et la Russie du fait de leur intégration
dans l'économie mondiale, il n'y a pas, contrairement à
ce qu'affirme George Soros, une " crise mondiale du capitalisme ".
La mondialisation est là pour longtemps et pour deux raisons cruciales
au moins. Pour commencer, il n'y a plus d'autre modèle viable de
développement qui laisse augurer de meilleurs résultats
qu'elle, même après la crise de 1997-1998. Notons en particulier
que le rival principal de la mondialisation, le prétendu "
modèle asiatique de développement ", a été
bien davantage discrédité par les événements
de la dernière décennie. La crise économique qui
a frappé l'Asie a démontré la vacuité de l'autoritarisme
édulcoré des pays asiatiques qui cherche à établir
sa légitimité sur la performance économique, d'où
sa vulnérabilité en cas de récession.
La seconde raison qui rend peu vraisemblable l'arrêt de la mondialisation
tient à la technologie. Le mouvement actuel est conforté
par la révolution des technologies de l'information, qui ont disséminé
le téléphone, la télécopie, la radio, la télévision
et l'Internet jusque dans les coins les plus reculés de la planète.
Ces changements donnent plus de pouvoirs aux individus et hâtent
la démocratisation à mille degrés divers.
Aujourd'hui, il n'est plus de pays qui puisse totalement se couper des
médias planétaires ou des sources extérieures d'information
; les modes lancées dans une région du monde sont rapidement
copiées à des milliers de kilomètres.
Ceux qui ont tenté de voir dans les événements politiques
et économiques des années 90 le défaut radical de
la " fin de l'Histoire " ont fait fausse route. Le défaut
principal de ma thèse réside dans le fait qu'on ne saurait
mettre un terme à la science, car c'est la science qui conduit
le processus historique. Et nous ne sommes qu'à l'orée d'une
nouvelle explosion de l'innovation technologique dans les sciences de
la vie et la biotechnologie.
La période ouverte par la Révolution française
a vu fleurir diverses doctrines qui souhaitaient triompher des limites
de la nature humaine en créant un nouveau type d'être qui
ne fût pas soumis aux préjugés et limitations du passé.
L'échec de ces expériences, à la fin du XXe siècle,
nous a montré les limites du constructivisme social en confirmant
- a contrario - un ordre libéral, fondé sur le marché,
établi sur des vérités manifestes tenant " à
la Nature et au dieu de la Nature ". Mais il se pourrait bien que
les outils des constructionnistes sociaux du siècle, depuis la
socialisation en bas âge jusqu'à l'agit-prop et les camps
de travail en passant par la psychanalyse, aient été par
trop grossiers pour modifier en profondeur le substrat naturel du comportement
humain.
Le caractère ouvert des sciences contemporaines de la nature
nous permet de supputer que, d'ici les deux prochaines générations,
la biotechnologie nous donnera les outils qui nous permettront d'accomplir
ce que les spécialistes d'ingénierie sociale n'ont pas réussi
à faire. A ce stade, nous en aurons définitivement terminé
avec l'histoire humaine parce que nous aurons aboli les êtres humains
en tant que tels. Alors commencera une nouvelle histoire, au-delà
de l'humain ".
Francis Fukuyama
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