Nietzsche
et l’irrationalisme fasciste
(
Note : cet article, trouvé sur le net n'est pas signé, il n'émane pas de la rédaction
du site. Il est mis à la disposition des lecteurs dans un but d'initier
un débat, des remarques ... )
On pourra lire : Remarques sur cet article
de Mr A.V ( octobre 2004 )
Ou
: comment Lukacs critique fort justement Nietzsche dans " la destruction
de la raison ".
1
- Les particularités de l’Allemagne capitaliste
2- Formation de l’irrationalisme entre 1789 et
1848:
3-
Nietzsche comme fondateur de la forme irrationnelle de l’époque
du fascisme et de l’impérialisme
" Toute élévation
du type humain a toujours été et sera toujours l’œuvre
d’une société aristocratique, d’une société
qui croit à de multiples échelons de hiérarchie et
de valeurs entre les hommes et qui, sous une forme ou une autre, requiert
l’esclavage " (Nietzsche).
Lukacs s’intéresse
à l’irrationalisme comme forme de pensée apparue au
niveau international dans ce qu’il dénomme la " période
impérialiste ". Cette " période impérialiste
" est la période, selon le schéma marxiste-léniniste,
qui suit le " simple " capitalisme et est caractérisée
par les développements des monopoles et la prédominance
du capital financier sur le capital industriel.
Evidemment, tout idéalisme
est caractérisé par des traits irrationnels; Lukacs le sait
bien mais, ce qui l’intéresse, c’est la tournure spécifique
prise par l’idéalisme, celle qui suit la période de
1848 où, comme le dit Marx, " les capacités de la bourgeoisie
s’en vont ", où la bourgeoisie devient impérialiste
après avoir été libérale.
Car pour lui, " la retraite
du Hitler ‘sans niveau’ aux Spengler, Heidegger ou Nietzsche
‘pleins de valeur’ est, autant philosophiquement que politiquement,
une retraite stratégique ", dans la perspective de réorganiser
les rangs de la réaction en vue d’une prochaine offensive.
1.Les
particularités de l’Allemagne capitaliste
Lukacs constate fort justement
que la tragédie du destin du peuple allemand consiste en ce que
le " développement moderne-bourgeois " lui soit venu
trop tardivement. Ce retard a pris une tournure négative (cela
n’était pas forcément le cas, ainsi ce type de retard
a aidé le communisme pour la Russie), et les forces féodales
ont été prédominantes, notamment après l’écrasement
des mouvements paysans du 16ème siècle. Ces forces féodales
se sont modernisés, adaptés mais en bloquant les éléments
progressistes qu’amenaient les bourgeoisies des autres pays avancés
(France, Hollande, Angleterre). L’Allemagne resta longtemps un pays
morcelé en petites régions tombant sous l’influence
des autres pays; de la même manière que l’Italie l’Allemagne
n’arrivait pas à former son unité nationale. La dimension
des régions ne permettait pas la formation d’une grande bourgeoisie
et de son intelligentsia libérale; les sujets dépendaient
étroitement des monarques et de leurs bureaucraties; l’horizon
et la capacité critique étaient bornés. A cela s’ajoute
le rôle de la religion avec Luther, la soumission subjective des
masses. De tous ces éléments Lukacs constate qu’"
il s’est formé par cela chez eux [bourgeoisie et petite-bourgeoisie]
un servilisme, une petitesse, une bassesse et une misérabilité
comme on ne peut sinon quasiment pas trouver dans l’Europe d’alors
".
De plus, à cause du
manque de développements économiques, les régions
se développant indépendamment, il ne se forme pas de masses
plébéiennes jouant un rôle fondamental dans les révolutions,
comme en 1789 par exemple.
Ce n’est qu’au
18ème siècle, particulièrement dans la seconde moitié,
que l’Allemagne commence à rattraper ses retards dans le
domaine économique. L’aristocratie et la bourgeoisie forment
les bureaucraties des Etats modernes, puisque l’embourgeoisement
est perçu comme nécessité du développement
économique: la bureaucratisation et la présence de l’aristocratie
dans l’Etat sont les prix payé par une bourgeoisie n’ayant
pas mené de révolution.
Cette présence de l’aristocratie
explique pourquoi c’est la Prusse qui a poussé à l’unité
de l’Allemagne (dans son intérêt économique)
et pris en main le développement du capitalisme.
C’est le paradoxe de
l’époque: l’unité nationale passerait-elle par
la bourgeoisie nationale contre la Prusse ou sous l’effort de la
Prusse dans son intérêt? La bourgeoisie préféra
le compromis afin d’obtenir les avantages économiques du
développement en évitant une révolution (et le risque
de développement à la française), quitte à
abandonner l’exigence d’hégémonie politique
sur l’Etat et son appareil.
Si l’on comprend ces
éléments et qu’on y ajoute le fait que la Prusse ait
été aidé par les conquêtes napoléoniennes,
on comprend que le patriotisme national bourgeois ait été
ici dévoyé en chauvinisme brutal (notamment contre la France
et la Pologne).
De plus, la bourgeoisie, la
petite-bourgeoisie, les masses plébéiennes et le prolétariat
n’avaient pas vécus d’expériences politiques
à cause des espaces politiques auparavant extrêmement réduits:
ces classes débarquent pour ainsi dire dans un Etat national où
l’aristocratie étatisée a toutes les cartes en main.
A cela s’ajoute le fait que le mouvement politique démocratique
était loin de Berlin, confiné au Sud, ou mis à l’écart
comme la région du Rhin (le régime napoléonien ayant
ici écrasé les restes féodaux). L’Allemagne
avec Berlin et l’Autriche avec Vienne étaient deux Etats
réactionnaires écrasant les forces démocraties divisées
géographiquement et politiquement. Lénine prendra comme
exemple international ce développement " prussien ",
défavorable à la bourgeoisie.
En fin de compte, l’Etat
allemand de Bismarck ressemble à l’Etat français de
Napoléon; la France reprendra un cours bourgeois progressif (définitivement
avec 1871), mais l’Allemagne vivra tout d’en haut. L’Etat
n’a pas été formé par l’expérience
des masses, la culture de soumission fait loi. ( Haut de
page )
2.Formation
de l’irrationalisme entre 1789 et 1848:
Schelling, Schopenhauer, Kierkegaard
1789 et 1848 sont deux dates
de révolution. Cette période marque la formation, dans le
développement du capitalisme, de l’irrationalisme moderne.
L’irrationalisme suit la révolution française qui
a ébranlé l’Europe, et la bourgeoisie ne peut, avec
les contradictions de classe se développant, plus accepter le rationalisme.
Comme Engels le constate au 19ème: " Nous savons maintenant
que le royaume de la raison n’a pas été plus que le
royaume idéalisé de la
bourgeoisie ".
L’irrationalisme consiste
en une attaque fondamentale contre la dialectique historique comme centralité
de la philosophie, et s’exprime sous la forme de la philosophie
de la nature. Il est évidemment vital, contre le rationalisme,
de chercher dans le passé (l’Antiquité, l’Orient,
le Moyen-Âge...) un irrationalisme auquel il faut se lier. Le philosophe
Schelling traite ainsi dans sa jeunesse la philosophie comme une "
odyssée de l’esprit " où celui-ci gagne au fur
et à mesure sa réalité. Il dépasse la perspective
de Kant tout en en partant, et voit dans l’art le reflet de la réalité
objective du monde des choses en soi. Le parallèle avec Fichte
est évident, puisque pour celui-ci le bel esprit possède
déjà ce que le philosophe recherche péniblement.
Le jeune Schelling va plus loin que son collègue Fichte, en affirmant
que c’est la vision esthétique qui permet d’appréhender
l’essence de la philosophie, consistant en le principe de l’Identique
(ni objectif, ni subjectif). L’identification de l’esthétique
et de l’intellectuel est un élan vers l’aristocratisme,
que l’on retrouvera de manière extrapolée chez Nietzsche.
Plus tard, Schelling se fera
critiquer par son élève Eschenmayer pour l’ambivalence
de sa philosophie, qui aboutit à une non-philosophie puisque la
vision tend vers une réalité existant déjà
au-delà. C’est la généralisation de l’idéalisme,
la capitulation sans condition de la raison devant la religion.
Le vieux Schelling défendra
contre cette polémique ses anciennes positions, mais en leur donnant
un contour non plus simplement idéaliste, mais réactionnaire.
De fait, Schelling transformera la perspective esthétique en perspective
religieuse, tout en maintenant l’idée d’une vision,
d’une approche de la connaissance vers la réalité.
La réalité ultime n’est ici compréhensible
que si l’on voit " que tout le monde absolu avec tous ses niveaux
des êtres se réduit à l’absolue unité
de Dieu ".
La chose en soi est transformé
en réalité simple qu’on aborde par la vision: le monde
est dual; le passage de l’absolu au réel n’est possible
que par un saut mystique. Le monde des sens n’est ici plus crée
par Dieu, il " tombe " de lui, comme un déchet, un reste.
Cette dualité était
bien présente chez Schelling dès le départ, ainsi
jeune déjà il voyait dans l’humanité une dualité
préfigurant la Nouvelle Droite contemporaine: les différences
entre les peuples sont dans leurs " essences ", elles sont irréductibles,
etc. Schelling, qui appréciera la traite des NoirEs, retrouvera
la dualité dans l’opposition dominant/dominé et aura
ainsi une perspective étatique-politique réactionnaire.
Pourquoi est-ce que Lukacs
place Schelling avant Schopenhauer dans l’échelle de l’irrationalisme,
alors que Schopenhauer est historiquement antérieur? Parce que
Schopenhauer va plus loin dans l’irrationalisme, et que sa philosophie
écrite avant celle de Schelling revient en force après lui.
Nous avions parlé de
l’Etat de Bismarck comme d’un Etat bonapartiste, où
les classes sont toutes liées contre le prolétariat: c’est
à ce moment là que Schopenhauer devient la philosophe de
la bourgeoisie. Les années suivant 1848 sont marquées par
un renforcement de la réaction (Napoléon III en France,
Victoria en Angleterre...) et sa relative unification idéologique
en Europe. La philosophie allemande se place en tête de cette "
réflexion ", avec Schopenhauer, qui va bien plus loin que
les pitoyables penseurs français de la Restauration (de Maistre
par exemple). En effet, Schopenhauer anticipe la forme moderne d’apologie
du capitalisme: la forme indirecte. Lukacs nous explique que cette forme
moderne consiste à partir de la reconnaissance de l’existence
de contradictions de classe (au lieu de les nier), pour donner aux faits
une apparence et une tournure qui soient avantageuses pour la bourgeoisie.
La philosophie de la nature critique le capitalisme mais considère
que le fond du problème, c’est l’être humain
lui-même: c’est le fil brun qui va de Schopenhauer à
Nietzsche.
Mais Schopenhauer ne vit pas
dans la même période historique que Nietzsche, il ne doit
pas, comme ce dernier, appeler à la mobilisation pour le système.
Il s’agit de montrer la futilité de l’action politique,
son non-sens, d’où la philosophie du pessimisme. Cette philosophie
dévalorise l’histoire et la société, brise
toute prétention à connaître la réalité.
" Il est évident que le pessimisme schopenhauerien soit un
réflexe idéologique de la période de la restauration
" (Lukacs).
En effet, Schopenhauer fait
de l’égoïsme une loi universelle, et prétend
lutter contre lui, mais en fait l’accentue idéologiquement
puisqu’il faut pour lui partir d’un repli sur soi! C’est
la défense de la morale individuelle contre la lutte collective,
l’attaque contre les exigences sociales, au profit de la sentimentalité.
La philosophie de Schopenhauer est celle du bourgeois fasciste qui aime
bien son chien; c’est la morale qui libère de toute obligation.
C’est l’école de la passivité. Schopenhauer
se moque d’ailleurs des régimes politiques en place, sa philosophie
est quasiment celle de l’" extinction " en Inde par le
brahmanisme, et son panthéisme apparent est une religion athée.
Dans la continuité
des deux auteurs littéralement " exécutés "
par Lukacs, il y a Kierkegaard. Celui-ci aura son heure de gloire dans
l’entre-deux guerres, même si il sera connu bien plus tôt
en Scandinavie.
Kierkegaard n’est pas
dans le contexte de Schopenhauer, qui pouvait attaquer de front Hegel
au nom d’un Kant purifié à la Berkeley. Il fallait
qu’il le transforme, d’où la notion de " dialectique
qualitative ". Kierkegaard nie la loi suivante de la dialectique:
la loi de l’unité de l’évolution et de la révolution,
du quantitatif et du qualitatif, selon laquelle le développement
ne se fait pas sur le plan quantitatif, mais progresse par bonds révolutionnaires
(=saut dialectique), avec unité du processus d’évolution
et de révolution. Kierkegaard ramène le concept de dialectique
à celui de l’Antiquité, transforme la logique dialectique
en logique formelle, dépendant d’un fatalisme ayant remplacé
l’activité pratique. Pour Kierkegaard le devenir du monde
dépend de la volonté de Dieu, la destinée de l’humanité
sert ses desseins. Il n’y a plus d’histoire, car seul Dieu
en connaît les tenants et aboutissements.
Une telle conception, qui
affirme l’absence de sens de la vie, aurait pu aboutir, en étant
renversé, à un athéisme, mais Kierkegaard "
sauve " la religion en affirmant qu’il est nécessaire
de se " replier sur soi ", sur sa propre intériorité.
Cela n’est évidemment valable que pour les hommes, pas pour
les femmes qui n’en sont pas capables.
L’aspect fondamental
de l’irrationalisme qu’il faut bien comprendre consiste en
ce fait que, chassé par la science et la rationalité (la
raison) de la plupart des domaines d’analyses objectifs (la science),
celui-ci opère des retraits stratégiques sur l’intériorité,
la subjectivité, la métaphysique, etc. c’est-à-dire
des domaines soi-disant inaccessibles à la science. L’objectif
de Kierkegaard est ainsi de nier l’histoire comme domaine objectif
qu’il est possible d’étudier.
On peut se douter que ce concept
de religion comme retour à l’intériorité (primitive)
fait la part belle au côté esthétique, et que cela
est prétexte à l’aristocratisme. Kierkegaard termine
sa carrière en prônant un retour à la chritstianité
pure.
Lukacs constate fort justement
que des philosophes à la base progressistes dévient et amènent
leur athéisme vers une forme religieuse, par peur des conséquences
fondamentales de leurs positions (le marxisme), de par leur statut d’élément
de la classe bourgeoise qui abandonne au fur et à mesure du développement
du prolétariat toute position rationaliste. ( Haut
de page )
3.Nietzsche
comme fondateur de la forme irrationnelle de l’époque du
fascisme et de l’impérialisme
" Le problème
- dans quelle direction? Cela nécessite un nouveau terrorisme ".
La révolution de 1848
est la date charnière pour la pensée bourgeoise; à
partir de là elle n’amène plus rien de positif. La
pensée économique de Ricardo et celle philosophique de Hegel
se sont éteintes respectivement dans les années 20 et 30/40,
cédant la place à la pensée reliée à
l’existence du prolétariat.
Mais les années 1870/1871
sont également des années de coupure. En effet, les Etats-Nations
sont formés en Europe de l’Ouest et centrale (malgré
quelques " défauts " en Allemagne, en Italie sans oublier
l’Autriche-Hongrie), et si révolution il y a elle est désormais
prolétarienne; la Commune de Paris est la marque d’une nouvelle
époque.
Mais parlons de Nietzsche.
Comment se fait-il qu’il considère cet auteur comme un théoricien
de la lutte contre le socialisme de Marx et Engels, alors que comme il
le dit lui-même il n’a certainement jamais lu de littérature
marxiste? Déjà, parce que toute production intellectuelle
est reliée aux luttes de classe de son époque. Nietzsche
vit dans une période tumultueuse: la formation du Reich allemand,
le remplacement de Bismarck par Guillaume II et sa politique ouvertement
impérialiste, la formation du grand parti ouvrier et son interdiction,
la lutte victorieuse des socialistes contre leur interdiction et bien
sûr la Commune de Paris.
Nietzsche parle du socialisme
dans ses œuvres, et l’attaque violemment. Il ne le connaît
pas théoriquement, mais le combat dans ses effets (associations
d’ouvriers, luttes des masses, etc....). Il n’est donc pas
dans le bon camp, au contraire d’autres; si Nietzsche n’a
pas soutenu la Commune, loin de là, " nous savons le prix
de ce qui conduit Villiers de l’Isle-Adam et Rimbaud, foncièrement
apolitiques, à être du côté de la Commune ".
C’est une aberration que de mettre Nietzsche sur un plan poétique
de libération. Sa critique sociale n’est pas positive.
Car à partir de 1871,
ou plus exactement à partir de Nietzsche, la bourgeoisie ne justifie
plus son univers par la mise en valeur de ses avantages, au contraire,
elle l’attaque, elle attaque sa propre décadence dont elle
est consciente. La pensée de Nietzsche est la première pensée
réellement fasciste, c’est-à-dire la critique radicale
de droite de la société. C’est le passage du bourgeois
au super-bourgeois, ou plus exactement ici de l’homme au surhomme.
Nietzsche critique de la même manière l’au-delà
des religieux comme l’au-delà des socialistes (le socialisme),
au profit du développement concret d’une élite et
d’une masse soumise.
Nietzsche, c’est un
fait, ne connaît rien à l’économie. Il ne s’intéresse
qu’aux superstructures, et s’il s’exprime par des mythes
qui fascinent, c’est parce qu’il est le premier d’une
longue liste de penseurs de droite, qu’il n’a pas lui-même
vécu l’apogée de l’impérialisme (dans
le fascisme).
Le jeune Nietzsche attaque
ainsi le " libéralisme ", " l’aplatissement
franco-juif ", considère que " la culture la plus générale,
c’est-à-dire la barbarie est justement la présupposition
du communisme... La culture générale passe par la haine
contre la véritable culture... ". Nietzsche méprise
les associations de travailleurs car elles partent des besoins du peuple,
et que cela signifie une " joie terrestre comprise crue ". L’aristocratisme
de Nietzsche attaque le bonheur matériel (dont en rentier il n’a
pas besoin, l’ayant déjà), et ainsi le socialisme.
Le jeune Nietzsche considère
que si la société grecque s’est écroulée
pour s’être appuyée sur les esclaves, aujourd’hui
c’est le manque d’esclaves qui fait chavirer la société.
La citation au début de notre travail est assez éloquente.
Ajoutons en une: " De tels fantômes comme la dignité
des hommes, la dignité du travail, sont les médiocres produits
de l’esclavage se cachant à lui-même. Funestes temps
où l’esclave a besoin de telles notions, où il est
excité à penser sur lui et au-delà de lui! Funestes
corrupteurs qui ont détruit l’état d’innocence
de l’esclave par le fruit de l’arbre de la connaissance! ".
On comprend pourquoi le régime
violemment autoritaire, bonapartiste de Bismarck est perçu par
lui comme une " démocratie ". Sa vision est celle d’un
rentier: " L’exploitation du travailleur était, comme
on le comprend maintenant, une bêtise, un gaspillage au prix du
futur, une mise en danger de la société ". Les fascistes
ne disent pas les choses différemment, et d’ailleurs pour
Nietzsche une meilleure culture ne peut existe qu’avec une société
divisée en deux castes, composés de ceux qui sont obligés
de travailler et les autres.
Dans " Humain, trop humain
" Nietzsche voit en le socialisme une maladie à dépasser,
et espère en une classe moyenne capable de l’éviter.
Les choses sont politiquement claires.
Puis, avec l’âge,
Nietzsche devient encore plus réactionnaire. Dans " science
joyeuse " (1882) il attaque carrément les capitalistes pour
ne pas être aristocratiques, et de n’ainsi pas avoir les méthodes
justes pour éviter le " socialisme des masses ".
Que cet article ait souvent
été cité par les fascistes, on le comprend. De toute
manière, Nietzsche, celui qui cherche un meilleur moyen pour éviter
le socialisme, a la même vision qu’eux. Dans " Généalogie
de la morale " il constate attristé que le peuple (ou les
esclaves, la plèbe...) ait gagné. Dans " l’Antéchrist
" il affirme mépriser fondamentalement les socialistes qui
ne laissent pas le travailleur tranquille, l’empêchant d’être
satisfait de son sort (car c’est son véritable " instinct
"!). Son discours sur les " nouveaux barbares " est digne
du radotage fasciste du Figaro ou de Chevenement sur les banlieues.
Il faut bien voir qu’il
suffit de " changer " son interprétation de Nietzsche
pour en faire quelqu’un de bien - à condition évidemment
que sa conception globale réactionnaire soit " oubliée
". Selon leur degré de soumission à la bourgeoisie
(et de sincérité), les défenseurs philosophiques
de l’ordre bourgeois font la lumière (ou pas) sur l’ensemble
de la pensée de Nietzsche, qui est un tout. La pensée de
Nietzsche est une pensée réactionnaire de fin de parcours;
elle emprunte par exemple aux Lumières certaines conceptions, qui
vont être mises en avant par les nouveaux réactionnaires
(évidemment discrets sur le reste).
L’attitude globale de
Nietzsche préfigure le nazisme: raffiné, moral, aristocratique
et esthétique au sein des dominants; brutalité et barbarie
contre les dominés. Nietzsche attaque la morale communiste (à
chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins),
il est fascinant et hyper-révolutionnaire, esprit rebelle sans
nuance, hypersensible jusqu’à l’hystérie, brutal
et esthétique. Nietzsche a construit l’éthique de
la bourgeoisie impérialiste en action; la " morale "
de la réaction.
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