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sur Nietzsche
J'ai
beaucoup lu Nietzsche à une époque et,
même si ce n'est plus le cas aujourd'hui, je le tiens encore
en grande estime. Il me semble qu'en cas de désaccord avec un
auteur on doit néanmoins s'astreindre à le comprendre
et à ne pas en déformer la pensée.
Si on admet
votre hypothèse (et celle de Lukacs), c'est-à-dire
discerner un des foyers de l'irrationalisme puis du fascisme dans
l'oeuvre de
Nietzsche, alors toutes les sociétés humaines (sociétés
archaïques, sociétés antiques telles que celle
des Grecs, des Chinois, des Indous, des pré-colombiens, etc.,
sociétés
médiévales) autres que la société occidentale
moderne, ou du moins l'idéal de société qu'on
ait tenté de forgé à partir d'elle, ont été irrationnelles
et plus ou moins fascisantes.
Ne trouvez-vous pas curieux que tant
d'hommes par le passé aient pu vivre de façon aussi
différente
que la nôtre ? Peut-on vraiment dire d'eux qu'ils étaient
stupides ? C'est en s'extrayant des cadres de pensée occidentaux
que Nietzsche a élaboré sa critique du monde moderne.
Il a du pour cela réfléchir sur ce qu'est une catégorie
de pensée, la pensée elle-même et la rationalité.
Ce qui précède n'est pas véritablement un argument. Cela
doit néanmoins vous faire sentir que le cas Nietzsche est plus délicat
qu'il n'y paraît. On peut par exemple déduire un certain nombre
de points relativement à ce que vous avancez dans votre article:
- Il est exact que Nietzsche ne connaît rien à l'économie.
C'est un spécialiste des civilisations grecques et romaines. En tant que
tel il sait parfaitement que l'économie est une catégorie de pensée
historique et relative. Le tort du marxisme sur ce point est de prendre une notion
occidentale et récente (XVIIIe siècle), celle d'économie,
et de la considérer comme universelle. Les hellénistes de tendance
marxistes tels que Vidal-Naquet ou Vernant sont d'ailleurs aujourd'hui les premiers à admettre
l'incongruité de l'idée d'économie comme schème d'analyse
de la société grecque. Ils restent marxistes parce qu'ils donnent
toute son importance à la répartition des terres dans l'évolution
historique de la cité grecque mais ils ne la pensent plus du tout en termes
de relations entre deux grandes structures, l'économie et la culture.
Ils n'acceptent plus par exemple que les esclaves forment une classe sociale
et rentrent dans le jeu d'une lutte des classes (celle-ci se constitue entre
petits et grands propriétaires à partir du Ve siècle avant
notre ère).
- L'accusation d'irrationalité contre Nietzsche n'est pas propre à cet
auteur. On l'entend parfois à propos de Kierkegaard, Schopenhauer, Pascal,
voire Platon... La notion de rationalité est ambiguë. Elle désigne
apparemment la pensée droite, ou la pensée correcte, ou encore
la bonne façon de pensée pour arriver à penser. Mais en
Occident elle porte implicitement un ensemble de présupposés qui
se sont construits en même temps que la raison occidentale. En ce second
sens la rationalité ou raison est l'image que l'Occident se fait du savoir
ou de la rationalité au premier sens. Juger que quelqu'un est irrationnel
est toujours un jugement de valeur, mais le juger implicitement en s'appuyant
sur la raison, c'est juger à partir des valeurs occidentales. Il faut être
logique: on ne peut pas critiquer quelqu'un qui rejette les valeurs de l'Occident
au nom de la raison puisque c'est le faire en admettant de force ce que l'autre
met justement en question. Le défaut de la conception marxiste, de nouveau,
c'est son incapacité à prendre du recul relativement aux conditions
qui l'ont vu naître. Elle ne réfléchit pas assez sur ce qu'est
la raison et la rationalité.
- A partir du moment qu'on analyse la raison occidentale (ce que fait Nietzsche
en permanence) on prend forcément conscience des possibilités d'autre
façon de penser. Cela prend la forme chez Nietzsche d'un nouveau langage
(inspiré par ses connaissances de philologue). C'est en modifiant le sens
des mots qu'on pense de façon profondément différente. On
n'agit plus sur le contenu de la pensée mais sur les conditions de possibilité de
la pensée. Le refus du système, de la constitution d'un répertoire
structuré par des définitions et un agencement linéaire
de la progression de la pensée n'est pas le signe de l'irrationnel. Le
sens des mots chez Nietzsche fonctionne et c'est leur usage qui donne leur sens
(on peut faire ici un rapprochement avec Peirce ou Wittgenstein). Le refus du
système est un refus d'une conception erronée du savoir qui ignore
le mode de fonctionnement réel de la pensée et d'une pensée
qui transforme en substance l'individu par opposition à une pensée
purement théorique et coupée de l'existence concrète.
- Conséquence de ce qui précède: aucun des mots utilisés
par Nietzsche n'est transposable tel quel dans notre langage courant. Ils appartiennent
tous à un horizon conceptuel trop lointain pour être traduisible.
Remarquons que c'est la même chose pour le grec ancien. Je ne vous apprend
peut-être rien si je vous dit qu'en grec ancien les mots de "religion", "liberté", "volonté", "intérêt", "corps", "amour", "temps",
etc. n'existent pas.
- Un autre point, très important, est votre manque d'information sur la
nature du fascisme et du nazisme. L'esprit totalitaire ne peut pas être
dit aristocratique au sens de Nietzsche (il faut étudier l'oeuvre pour
finir par comprendre son sens). Il est plutôt plébéien. Il
est aussi et surtout occidental. Ne confondez pas les sociétés
totalitaires (dominées par la division du travail) et les sociétés
archaïques, lesquelles, n'accordant pas de liberté au sens moderne à ses
membres, n'en sont pas moins non totalitaires.
Je conclue en disant que la raison occidentale, forme particulière non
du savoir mais de la conception que l'Occident a du savoir, doit avoir le courage
d'argumenter explicitement et en toute lumière sur sa légitimité et
qu'elle ne doit profiter de critiques implicites, du genre d'amalgame entre des
pensées critiques à l'égard des fondements de la civilisation
occidentale et le totalitarisme.
A. V. Octobre 2004
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