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Le premier dogme qui s'offre à moi, lorsqu'on me parle de religion, est
celui de l'existence de Dieu : comme il est la base de tout l'édifice,
c'est par son examen que je dois raisonnablement commencer. Ô Juliette
! n'en doutons pas, ce n'est qu'aux bornes de notre esprit qu'est due
la chimère d'un Dieu ; ne sachant à qui attribuer ce que nous voyons,
dans l'extrême impossibilité d'expliquer les inintelligibles mystères
de la nature, nous avons gratuitement placé au-dessus d'elle un être revêtu
du pouvoir de produire tous les effets dont les causes nous étaient inconnues.
Cet abominable fantôme ne fut pas plus tôt envisagé comme l'auteur de
la nature, qu'il fallut bien le voir également comme celui du bien et
du mal. L'habitude de regarder ces opinions comme vraies, et la commodité
que l'on y trouvait pour satisfaire à la fois la paresse et la curiosité,
firent promptement donner à cette fable le même degré de croyance qu'à
une démonstration géométrique ; et la persuasion devint si vive, l'habitude
si forte, qu'on eut besoin de toute sa raison pour se préserver de l'erreur.
De l'extravagance qui admet un Dieu à celle qui le fait adorer, il ne
devait y avoir qu'un pas : rien de plus simple que d'implorer ce que l'on
craignait ; rien que de très naturel au procédé qui fait fumer l'encens
sur les autels de l'individu magique que l'on fait à la fois le moteur
et le dispensateur de tout. On le croyait méchant, parce que de très méchants
effets résultaient de la nécessité des lois de la nature ; pour l'apaiser,
il fallait des victimes : de là les jeûnes, les macérations, les pénitences,
et toutes les autres imbécillités, fruits résultatifs de la crainte des
uns et de la fourberie des autres ; ou, si tu l'aimes mieux, effets constants
de la faiblesse des hommes, puisqu'il est certain que partout où il y
en aura, se trouveront aussi des dieux enfantés par la terreur de ces
hommes, et des hommages rendus à ces dieux, résultats nécessaires de l'extravagance
qui les érige. Ne doutons pas, ma chère amie, que cette opinion de l'existence
et du pouvoir d'un Dieu dispensateur des biens et des maux ne soit la
base de toutes les religions de la terre. Mais laquelle préférer de toutes
ces traditions ? Toutes allèguent des révélations faites en leur faveur,
toutes citent des livres, ouvrages de leurs dieux, et toutes veulent exclusivement
l'emporter l'une sur l'autre. Pour m'éclairer dans ce choix difficile,
je n'ai que ma raison pour guide, et dès qu'à son flambeau j'examine toutes
ces prétentions, toutes ces fables, je ne vois plus qu'un tas d'extravagances
et de platitudes qui m'impatientent et me révoltent. Après avoir rapidement
parcouru les absurdes idées de tous les peuples sur cette importante matière,
je m'arrête enfin à ce qu'en pensent les juifs et les chrétiens. Les premiers
me parlent d'un Dieu, mais ils ne m'en expliquent rien, ils ne m'en donnent
aucune idée, et je ne vois sur la nature du Dieu de ce peuple que des
allégories puériles, indignes de la majesté de l'être dans lequel on veut
que j'admette le créateur de l'univers ; ce n'est qu'avec des contradictions
révoltantes que le législateur de cette nation me parle de son Dieu, et
les traits sous lesquels il me le peint sont bien plus propres à me le
faire détester que servir.
Voyant que c'est ce Dieu même qui parle dans les livres qu'on me cite
pour me l'expliquer, je me demande comment il est possible qu'un Dieu
ait pu donner de sa personne des notions si propres à le faire mépriser
des hommes. Cette réflexion me détermine à étudier ces livres avec plus
de soin : que deviens-je, lorsque je ne puis m'empêcher de voir, en les
examinant, que non seulement ils ne peuvent être dictés par l'esprit d'un
Dieu, mais qu'ils sont même écrits très longtemps après l'existence de
celui qui ose affirmer les avoir transmis d'après Dieu même ! Eh ! voilà
donc comme on me trompe ! m'écriai-je au bout de mes recherches ; ces
livres saints qu'on veut me donner comme l'ouvrage d'un Dieu ne sont plus
que celui de quelques charlatans imbéciles, et je n'y vois, au lieu de
traces divines, que le résultat de la bêtise et de la fourberie. Et, en
effet, quelle plus lourde ineptie que celle d'offrir partout, dans ces
livres, un peuple favori du souverain qu'il vient de se forger, annonçant
à toutes les nations que ce n'est qu'à lui que Dieu parla ; que ce ne
fut qu'à son sort qu'il put s'intéresser ; que ce n'est que pour lui qu'il
dérange le cours des astres, qu'il sépare les mers, qu'il épaissit la
rosée : comme s'il n'eût pas été bien plus facile à ce Dieu de pénétrer
dans les cœurs, d'éclairer les esprits, que de déranger le cours de la
nature, et comme si cette prédilection en faveur d'un petit peuple obscur,
abject, ignoré, pouvait convenir à la majesté suprême de l'être auquel
vous voulez que j'accorde la faculté d'avoir créé l'univers ? Mais quelle
que soit l'envie que j'aurais d'acquiescer à ce que ces livres absurdes
m'apprennent, je demande si le silence universel de tous les historiens
des nations voisines sur les faits extraordinaires qui y sont consignés,
ne devrait pas suffire à me faire révoquer en doute les merveilles qu'ils
m'annoncent. Que dois-je penser, je vous prie, lorsque c'est dans le sein
du peuple même qui m'entretient si fastueusement de son Dieu que je trouve
le plus d'incrédules ? Quoi ! ce Dieu comble son peuple de faveurs et
de miracles, et ce peuple chéri ne croit pas à son Dieu ? Quoi ! ce Dieu
tonne sur le haut d'une montagne avec l'appareil le plus imposant, il
dicte sur cette montagne des lois sublimes au législateur de ce peuple,
qui, dans la plaine, doute de lui, et des idoles s'élèvent dans cette
plaine pour narguer le Dieu législateur tonnant sur la montagne ? Il meurt
enfin, cet homme singulier qui vient d'offrir aux Juifs un Dieu si magnifique,
il expire ; un miracle accompagne sa mort : tant de motifs vont pénétrer
sans doute de la majesté de ce Dieu le peuple témoin de sa grandeur que
ne doivent point admettre les descendants de ceux qui ont tout vu. Mais,
plus incrédules que leurs pères, l'idolâtrie culbute en peu d'années les
autels chancelants du Dieu de Moïse, et les malheureux Juifs opprimés
ne se souviennent de la chimère de leurs ancêtres que quand ils recouvrent
leur liberté. De nouveaux chefs leur en parlent alors : malheureusement
les promesses qu'ils leur font ne s'accordent pas avec les événements.
Les Juifs, selon ces nouveaux chefs, devraient être heureux tant qu'ils
seraient fidèles au Dieu de Moïse : jamais ils ne le respectèrent davantage,
et jamais le malheur ne les opprima plus durement. Exposés à la colère
des successeurs d'Alexandre, ils n'échappent aux fers de ceux-ci que pour
retomber sous ceux des Romains, qui, las enfin de leur perpétuelle révolte,
culbutent leur temple et les dispersent. Et voilà donc comment leur Dieu
les sert ! voilà comme ce Dieu, qui les aime, qui ne trouble qu'en leur
faveur l'ordre sacré de la nature, voilà comme il les traite, voilà comme
il leur tient ce qu'il leur a promis. Ce ne sera donc plus chez les Juifs
que je chercherai le Dieu puissant de l'univers ; ne rencontrant chez
cette misérable nation qu'un fantôme dégoûtant, né de l'imagination exaltée
de quelques ambitieux, j'abhorrerai le Dieu méprisable offert par la scélératesse,
et je jetterai les yeux sur les chrétiens. Que de nouvelles absurdités
se présentent ici ! Ce ne sont plus les livres d'un fou sur une montagne
qui doivent me servir de règles : le Dieu dont il s'agit maintenant s'annonce
par un ambassadeur bien plus noble, et le bâtard de Marie est bien autrement
respectable que le fils délaissé de Jochabed !
Examinons donc ce polisson : que fait-il, qu'imagine-t-il pour me prouver
son Dieu ? quelles sont ses lettres de créance ? Des gambades, des soupers
de putains, des guérisons de charlatans, des calembours et des escroqueries.
Il est le fils du Dieu qu'il m'annonce, ce malotru qui ne sait pas même
m'en parler et qui, dès ce jour, n'écrivit une ligne ; il est Dieu lui-même,
je dois le croire dès qu'il l'a dit. Le coquin est pendu, qu'importe ?
sa secte l'abandonne, tout cela est égal : c'est là, c'est là seul qu'est
le Dieu de l'univers. Il n'a pu prendre racine que dans le sein d'une
Juive, il n'a pu naître que dans une étable ; c'est par l'abjection, la
pauvreté, l'imposture, qu'il doit me convaincre : si je n'y crois point,
tant pis pour moi, d'éternels supplices m'attendent ! Vous voyez bien
que tout cela peint un Dieu, et qu'il n'est pas un seul trait dans le
tableau qui n'élève l'âme et ne la persuade ! Ô comble de contradiction
! c'est sur l'ancienne loi que la nouvelle loi s'étaye, et la nouvelle,
cependant, anéantit l'ancienne. Quelle sera donc la base de cette nouvelle
? Christ est donc à présent le législateur qu'il faut croire ? Lui seul
va m'expliquer le Dieu qui me l'envoie ; mais si Moïse avait intérêt à
me prêcher un Dieu dans lequel il prenait sa puissance, quel plus grand
intérêt n'a pas le Nazaréen à me parler de Dieu dont il dit qu'il descend
! Certes, le législateur moderne en savait bien plus que l'ancien ; il
suffisait au premier de causer familièrement avec son maître : le second
est du même sang. Moïse, content de s'étayer des miracles de la nature,
persuade à son peuple que la foudre ne s'allume que pour lui ; Jésus,
bien plus adroit, fait le miracle lui-même ; et si tous deux méritent
à jamais le mépris de leurs contemporains, il faut convenir au moins que
le nouveau sut, avec plus de friponnerie, prétendre à l'estime des hommes
; et la postérité qui les juge en assignant à l'un une loge aux petites-maisons,
ne pourra cependant s'empêcher de donner à l'autre une des premières places
au gibet. Tu vois, Juliette, dans quel cercle vicieux tombent les hommes,
dès que leur tête s'égare sur ces inepties... La religion prouve le prophète,
et le prophète, la religion.
Ce Dieu ne s'étant point encore montré, ni dans la secte juive, ni dans
la secte bien autrement méprisable des chrétiens, je le cherche de nouveau,
j'appelle la raison à mon secours, et je l'analyse elle-même, pour qu'elle
me trompe moins. Qu'est-ce que la raison ? C'est cette faculté qui m'est
donnée par la nature de me déterminer pour tel objet et de fuir tel autre,
en proportion de la dose de plaisir ou de peine reçue de ces objets :
calcul absolument soumis à mes sens, puisque c'est d'eux seuls que je
reçois les impressions comparatives qui constituent ou les douleurs que
je veux fuir, ou le plaisir que je dois chercher. La raison n'est donc
autre chose, ainsi que le dit Fréret, que la balance avec laquelle nous
pesons les objets, et par laquelle, remettant sous le poids ceux qui sont
éloignés de nous, nous connaissons ce que nous devons penser, par le rapport
qu'ils ont entre eux, en telle sorte que ce soit toujours l'apparence
du plus grand plaisir qui l'emporte. Cette raison, enfin, tu le vois,
dans nous comme dans les animaux qui en sont eux-mêmes remplis, n'est
que le résultat du mécanisme le plus grossier et le plus matériel. Mais
comme nous n'avons point d'autre flambeau, ce n'est donc qu'au sien seul
qu'il faut soumettre la foi impérieusement exigée par des fourbes pour
des objets ou sans réalité, ou si prodigieusement vils par eux-mêmes,
qu'ils ne sont faits que pour nos mépris. Or, le premier effet de cette
raison est, tu le sens, Juliette, d'assigner une différence essentielle
entre l'objet qui apparaît et l'objet qui est aperçu. Les perceptions
représentatives d'un objet sont encore de différente espèce. Si elles
nous montrent les objets comme absents et comme ayant été autrefois présente
à notre esprit, c'est ce que nous appelons alors mémoire, souvenir. Si
elles nous offrent les objets sans nous avertir de leur absence, c'est
alors ce qu'on nomme imagination, et cette imagination est la vraie cause
de toutes nos erreurs. Or, la source la plus abondante de ces erreurs
vient de ce que nous supposons une existence propre aux objets de ces
perceptions intérieures, et qu'ils existent séparément de nous, de même
que nous les concevons séparément. Je donnerai donc, pour me faire entendre
de toi, je donnerai, dis-je, à cette idée séparée, à cette idée née de
l'objet qui apparaît, le nom d'idée objective, pour la différencier de
celle qui est apparue, et que je nommerai réelle. Il est très important
de ne pas confondre ces deux genres d'existence ; on n'imagine pas dans
quel gouffre d'erreurs on tombe, faute de caractériser ces distinctions.
Le point divisé à l'infini, si nécessaire en géométrie, est dans la classe
des existences objectives ; et les corps, les solides, dans celle des
existences réelles. Quelque abstrait que ceci te paraisse, ma chère, il
faut pourtant me suivre, si tu veux arriver avec moi au but où je veux
te conduire par mes raisonnements.
Observons d'abord ici, avant que d'aller plus loin, que rien n'est plus
commun ni plus ordinaire que de se tromper lourdement entre l'existence
réelle des corps qui sont hors de nous et l'existence objective des perceptions
qui sont dans notre esprit. Nos perceptions elles-mêmes sont distinguées
de nous, et entre elles, autant qu'elles aperçoivent les objets présents,
et leurs rapports, et les rapports de ces rapports. Ce sont des pensées,
en tant qu'elles nous rapportent les images des choses absentes ; ce sont
des idées, en tant qu'elles nous rapportent les images des objets qui
sont en nous. Cependant toutes ces choses ne sont que des modalités, ou
manières d'exister de notre être, qui ne sont pas plus distinguées entre
elles ni de nous-mêmes que l'étendue, la solidité, la figure, la couleur,
le mouvement d'un corps, le sont de ce corps. On a ensuite forcément imaginé
des termes qui convinssent généralement à toutes les idées particulières
qui étaient semblables ; on a nommé cause tout être qui produit quelque
changement dans un autre être distingué de lui, et effet, tout changement
produit dans un être par une cause quelconque. Comme ces termes excitent
en nous au moins une image confuse d'être, d'action, de réaction, de changement,
l'habitude de s'en servir a fait croire que l'on en avait une perception
nette et distincte, et l'on en est venu enfin à imaginer qu'il pouvait
exister une cause qui ne fût pas un être ou un corps, une cause qui fût
réellement distincte de tout corps, et qui, sans mouvement et sans action,
pût produire tous les effets imaginables. On n'a pas voulu faire réflexion
que tous les êtres, agissant et réagissant sans cesse les uns sur les
autres, produisent et souffrent en même temps des changements ; la progression
intime des êtres qui ont été successivement cause et effet a bientôt fatigué
l'esprit de ceux qui veulent absolument trouver la cause dans tous les
effets : sentant leur imagination épuisée par cette longue suite d'idées,
il leur a paru plus court de remonter tout d'un coup à une première cause,
qu'ils ont imaginée comme la cause universelle, à l'égard de laquelle
les causes particulières sont des effets, et qui n'est, elle, l'effet
d'aucune cause. Voilà le Dieu des hommes, Juliette ; voilà la sotte chimère
de leur débile imagination. Tu vois par quel enchaînement de sophismes
ils sont venus à bout de la créer ; et, d'après la définition particulière
que je t'ai donnée, tu vois que ce fantôme, n'ayant qu'une existence objective,
ne saurait être hors de l'esprit de ceux qui le considèrent, et n'est
par conséquent qu'un pur effet de l'embrasement de leur cerveau. Voilà
pourtant le Dieu des mortels, voilà l'être abominable qu'ils ont inventé,
et dans les temples duquel ils ont fait couler tant de sang ! Si je me
suis étendue, poursuivit Mme Delbène, sur les différences essentielles
entre les existences réelles et les existences objectives, c'est, tu le
vois, ma chère, parce qu'il était urgent que je te démontrasse les variétés
qui se trouvent dans les opinions pratiques et spéculatives des hommes,
et que je te fisse voir qu'ils donnent une existence réelle à beaucoup
de choses qui n'ont qu'une existence spéculative : or, c'est au produit
de cette existence spéculative que les hommes ont donné le nom de Dieu.
S'il ne résultait de tout cela que de faux raisonnements, l'inconvénient
serait médiocre ; mais malheureusement on va plus loin : l'imagination
s'enflamme, l'habitude se forme, et l'on s'accoutume à considérer comme
quelque chose de réel ce qui n'est l'ouvrage que de notre faiblesse. On
ne s'est pas plus tôt persuadé que la volonté de cet être chimérique est
cause de tout ce qui nous arrive, que l'on emploie tous les moyens de
lui être agréable, toutes les façons de l'implorer. Que de plus mûres
réflexions nous éclairent, et, ne nous déterminant sur l'adoption d'un
Dieu que d'après ce qui vient d'être dit, persuadons-nous que toute l'idée
de Dieu ne pouvant se présenter à nous que d'une manière objective, il
ne peut résulter d'elle que des illusions et des fantômes. Quelques sophismes
qu'allèguent les partisans absurdes de la divinité chimérique des hommes,
ils ne vous disent autre chose, sinon qu'il n'y a point d'effet sans cause
; mais ils ne vous démontrent pas qu'il faille en revenir à une première
cause éternelle, cause universelle de toutes les causes particulières,
et qui soit elle-même créatrice, et indépendante de toute autre cause.
Je conviens que nous ne comprenons pas la liaison, la suite et la progression
de toutes les causes ; mais l'ignorance d'un fait n'est jamais un motif
suffisant pour en croire ou déterminer un autre. Ceux qui veulent nous
persuader l'existence de leur abominable Dieu osent effrontément nous
dire que, parce que nous ne pouvons assigner la véritable cause des effets,
il faut que nous admettions nécessairement la cause universelle. Peut-on
faire un raisonnement plus imbécile ? Comme s'il ne valait pas mieux convenir
de son ignorance que d'admettre une absurdité ; ou comme si l'admission
de cette absurdité devenait une preuve de son existence. L'aveu de notre
faiblesse n'a nul inconvénient, sans doute ; l'adoption du fantôme est
remplie d'écueils contre lesquels nous ne ferons que heurter si nous sommes
sages, mais où nous nous briserons si nos têtes s'exaltent : et les chimères
échauffent toujours.
Accordons, si l'on veut, un instant, à nos antagonistes l'existence du
vampire qui fait leur félicité. Je leur demande, dans cette hypothèse,
si la loi, la règle, la volonté par laquelle Dieu conduit les êtres, est
de même nature que notre volonté et que notre force, si Dieu, dans les
mêmes circonstances, peut vouloir et ne pas vouloir, si la même chose
peut lui plaire et lui déplaire, s'il ne change pas de sentiment, si la
loi par laquelle il se conduit est immuable. Si c'est elle qui le conduit,
il ne fait que l'exécuter : de ce moment, il n'a aucune puissance. Cette
loi nécessaire, qu'est-elle alors elle-même ? est-elle distincte de lui
ou inhérente à lui ? Si, au contraire, cet être peut changer de sentiment
et de volonté, je demande pourquoi il en change. Assurément, il lui faut
un motif, et un bien plus raisonnable que ceux qui nous déterminent, car
Dieu doit l'emporter sur nous en sagesse, comme il nous surpasse en prudence
; or, ce motif peut-il s'imaginer sans altérer la perfection de l'être
qui y cède ? Je vais plus loin : si Dieu sait d'avance qu'il changera
de volonté, pourquoi, dès qu'il peut tout, n'a-t-il pas arrangé les circonstances
de manière à ce que cette mutation toujours fatigante, et prouvant toujours
de la faiblesse, ne lui devînt nullement nécessaire ? et s'il l'ignore,
qu'est-ce qu'un Dieu qui ne prévoit pas ce qu'il doit faire ? S'il le
prévoit, et qu'il ne puisse se tromper, comme il faut le croire pour avoir
de lui une idée convenable, il est donc arrêté, indépendamment de sa volonté,
qu'il agira de telle ou telle façon : or, qu'est-elle, cette loi que sa
volonté suit ? où est-elle ! d'où tire-t-elle sa force ! Si votre Dieu
n'est pas libre, s'il est déterminé à agir en conséquence des lois qui
le maîtrisent, alors c'est une force semblable au destin, à la fortune,
que des vœux ne toucheront point, que des prières ne fléchiront point,
que des offrandes n'apaiseront pas davantage, et qu'il vaut mieux mépriser
éternellement qu'implorer avec aussi peu de succès. Mais si, plus dangereux,
plus méchant et plus féroce encore, votre exécrable Dieu a caché aux hommes
ce qui devenait nécessaire à leur bonheur, son projet n'était donc pas
de les rendre heureux ; il ne les aime donc pas, il n'est donc alors ni
juste ni bienfaisant. Il me semble qu'un Dieu ne doit rien vouloir que
de possible, et il ne l'est pas que l'homme observe des lois qui le tyrannisent
ou qui lui sont inconnues. Ce vilain Dieu fait encore plus : il hait l'homme
pour avoir ignoré ce qu'on ne lui a point appris ; il le punit pour avoir
transgressé une loi inconnue, pour avoir suivi des penchants qu'il ne
tient que de lui seul.
Ô Juliette ! s'écria mon institutrice, puis-je concevoir cet infernal
et détestable Dieu autrement que comme un tyran, un barbare, un monstre,
auquel je dois toute la haine, tous les courroux, tout le mépris que mes
facultés physiques et morales peuvent exhaler à la fois ! Ainsi, vînt-on
même à bout de me démontrer... de me prouver l'existence de Dieu ; dût-on
réussir à me convaincre qu'il a dicté des lois, qu'il a choisi des hommes
pour les attester aux mortels ; me fît-on voir que le plus harmonieux
accord règne dans toutes les relations qui viennent de lui : rien ne pourrait
me prouver que je lui plais en suivant ses lois, car, s'il n'est pas bon,
il peut me tromper, et ma raison, qui ne vient que de lui, ne me rassurera
pas, puisqu'il peut alors ne me l'avoir donnée que pour mieux me précipiter
dans l'erreur. Poursuivons. Je vous demande maintenant, ô déistes, comment
ce Dieu, que je veux bien admettre un moment, se conduira vis-à-vis de
ceux qui n'ont aucune connaissance de ses lois. Si Dieu punit l'ignorance
invincible de ceux auxquels ses lois n'ont pu être annoncées, il est injuste
; s'il ne peut les en instruire, il est impuissant. Il est certain que
la révélation des lois de l'Éternel doit porter des caractères qui prouvent
le Dieu dont elles émanent or, de toutes les révélations qui nous sont
parvenues, je demande laquelle porte ce caractère aussi évident qu'indispensable.
C'est donc par la religion même que se détruit le Dieu qu'annonce la religion
: or, que deviendra cette religion, quand le Dieu qu'elle établit n'aura
plus d'existence que dans la tête des sots ! Que les connaissances humaines
soient réelles ou fausses, peu importe au bonheur de la vie : il n'en
est pas de même en matière de religion. Lorsque les hommes ont une fois
réalisé les objets imaginaires qu'elle présente, ils se passionnent pour
ces objets ; ils se persuadent que ces fantômes qui voltigent dans leur
esprit existent réellement, et, de ce moment, rien ne peut plus les retenir.
Chaque jour, nouveaux sujets de trembler : tels sont les uniques effets
produite en nous par l'idée dangereuse d'un Dieu. C'est cette idée seule
qui cause les maux les plus cuisante de la vie de l'homme ; c'est elle
qui le contraint à la privation des plus doux plaisirs de la vie, dans
la frayeur de déplaire à ce fruit dégoûtant de son imagination en délire.
Il faut donc, mon aimable amie, se délivrer le plus tôt possible des terreurs
que cette chimère inspire ; et pour cela, sans doute, il ne faut que porter
la faux sur l'idole, il ne faut que la pulvériser d'un bras ferme. L'idée
que les prêtres veulent nous donner de la divinité n'est autre chose que
celle d'une cause universelle, et de laquelle toutes les autres sont des
effets.
Les imbéciles, auxquels ces imposteurs se sont adressés, ont cru qu'une
telle cause existait... pouvait exister séparément des effets particuliers
qu'elle produit, comme si les modalités d'un corps pouvaient être séparées
de ce corps, comme si la blancheur étant une des qualités de la neige,
il était possible de séparer d'elle cette qualité. Les modifications quittent-elles
les corps qu'elles modifient ! Eh bien ! votre Dieu n'est qu'une modification
de la matière perpétuellement en action par son essence : cette action
que vous croyez pouvoir en séparer, cette énergie de la matière, voilà
votre Dieu. Examinez maintenant, sots adorateurs d'un tel être, de quel
hommage il peut être digne ! Ceux qui ne font produire à la première cause
que le mouvement local des corps, et qui donnent à nos esprits la force
de se déterminer, bornent étrangement cette cause et lui ôtent son universalité,
pour la réduire à ce qu'il y a de plus bas dans la nature, c'est-à-dire
à l'emploi de remuer la matière. Mais comme tout est lié dans la nature,
que les sentiments spirituels produisent des mouvements dans les corps
vivants, que les mouvements des corps excitent des sentiments dans les
âmes, on ne peut avoir recours à cette supposition pour établir ou pour
défendre le culte religieux. Nous ne voulons qu'en conséquence de la perception
des objets qui se présentent à nous ; les perceptions ne nous viennent
qu'à l'occasion du mouvement excité dans nos organes : donc la cause du
mouvement est celle de notre volonté. Si cette cause ignore l'effet que
produira le mouvement en nous, quelle idée indigne d'un Dieu ! S'il le
sait, il en est complice, et il y consent ; si, le sachant, il n'y consent
pas, il est donc forcé de faire ce qu'il ne veut pas ; il y a donc quelque
chose de plus puissant que lui : donc il est contraint de suivre des lois.
Comme nos volontés sont toujours suivies de quelques mouvements, Dieu
est par conséquent obligé de concourir avec notre volonté : il est donc
dans le bras du parricide, dans le flambeau de l'incendiaire, dans le
con de la prostituée. Dieu n'y consent-il pas, le voilà moins fort que
nous, le voilà contraint à nous obéir. Donc, quelque chose que l'on dise,
il faut avouer qu'il n'y a point de cause universelle ; ou si vous voulez
absolument qu'il y en ait une, il faut que nous convenions qu'elle consent
à tout ce qui nous arrive et ne veut jamais autre chose ; il faut que
vous avouiez encore qu'elle ne peut aimer ni haïr aucun des êtres particuliers
qui émanent d'elle, parce que tous lui obéissent également, et que, d'après
cela, les mots de peines, de récompenses, de lois, de défenses, d'ordre,
de désordre, ne sont que des mots allégoriques, tirés de ce qui se passe
parmi les hommes. Si l'on n'est pas obligé de regarder Dieu comme un être
essentiellement bon, comme un être qui aime les hommes, on peut croire
qu'il a voulu les tromper. Ainsi, quand même tous les prodiges sur lesquels
se fondent ceux qui prétendent connaître les lois qu'il a révélées à quelques
hommes seraient véritables, comme tout nous confirme que c'est un être
injuste, inhumain, nous n'avons pas d'assurance qu'il n'ait pas fait ces
prodiges exprès pour nous tromper, et rien ne nous autorise à croire que
l'observation la plus stricte de ses lois puisse jamais me rendre son
ami. S'il ne punit pas ceux qui ont observé ces lois, leur observance
devient inutile ; et comme cette observance est pénible, votre Dieu, en
la promulguant, s'est à la fois rendu coupable d'inutilité et de méchanceté
: je vous demande dès lors si c'est là un être digne de nos hommages.
Ces lois, d'ailleurs, n'ont rien de respectable : elles sont absurdes,
contraires à la raison, elles répugnent au moral, affligent le physique
; ceux qui les annoncent les violent à tout moment ; et s'il est quelques
individus dans le monde qui s'avisent d'y ajouter foi, scrutons avec soin
leur esprit : nous les reconnaîtrons bientôt pour des imbéciles.
Veux-je approfondir les preuves de ce fatras de mystères et de lois dictées
par ce Dieu ridicule, je ne les trouve appuyées que sur des traditions
confuses, incertaines, et toujours victorieusement combattues par les
adversaires. Disons-le avec vérité : de toutes les religions établies
parmi les hommes, il n'en est aucune qui puisse légitimement l'emporter
sur l'autre ; pas une qui ne soit remplie de fables, de mensonges, de
perversités, et qui n'offre à la fois les dangers les plus imminente,
à côté des contradictions les plus palpables. Des fous veulent-ils établir
leurs rêveries, ils appellent les miracles à leur secours : d'où il résulte
que, toujours dans le même cercle, à présent c'est le miracle qui prouve
la religion, tandis que tout à l'heure la religion prouvait le miracle.
Encore s'il n'en était qu'une qui pût s'étayer de prodiges : mais toutes
en citent, toutes en offrent. Et le beau cygne de LédaVaut bien le pigeon
de Marie. Si, néanmoins, tous ces miracles étaient vrais, il résulterait
nécessairement que Dieu aurait permis qu'il en fût fait pour les fausses
religions comme pour les bonnes, et que, d'après cela, l'erreur ne le
toucherait guère plus que la vérité. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que
chaque secte est également persuadée de la réalité de ses prodiges. Si
tous sont faux, on doit en conclure que des nations entières ont pu croire
des prodiges supposés : donc sur le chapitre des prodiges, la persuasion
vive d'une nation entière n'en prouve pas la vérité. Mais il n'y a aucun
de ces faits dont on puisse autrement prouver la vérité que par la persuasion
de ceux qui les croient maintenant : donc il n'y en a aucun dont la vérité
soit suffisamment établie ; et comme ces prodiges sont les seuls moyens
par lesquels on puisse nous obliger à croire une religion, nous devons
conclure qu'il n'en est aucun de prouvé, et les regarder comme l'ouvrage
du fanatisme, de la fourberie, de l'imposture et de l'orgueil. - Mais,
interrompis-je ici, s'il n'y a ni Dieu, ni religion, qui gouverne donc
l'univers ? - Ma chère amie, reprit Mme Delbène, l'univers est mû par
sa propre force, et les lois éternelles de la nature, inhérentes à elle-même,
suffisent, sans une cause première, à produire tout ce que nous voyons
; le mouvement perpétuel de la matière explique tout : quel besoin de
supposer un moteur à ce qui est toujours en mouvement ? L'univers est
un assemblage d'êtres différents qui agissent et réagissent mutuellement
et successivement les uns sur les autres ; je n'y découvre aucune borne,
je n'y aperçois seulement qu'un passage continuel d'un état à un autre,
par rapport aux êtres particuliers qui prennent successivement plusieurs
formes nouvelles, mais je ne crois point une cause universelle, distinguée
de lui, qui lui donne l'existence et qui produise les modifications des
êtres particuliers qui le composent : j'avoue même que j'y vois absolument
tout le contraire, et que je crois l'avoir démontré.
Ne nous inquiétons donc nullement de mettre quelque chose à la place des
chimères, et n'admettons jamais comme cause de ce que nous ne comprenons
pas quelque chose que nous comprenons encore moins.
Après t'avoir démontré l'extravagance du système déifique, poursuivit
cette charmante femme, je n'aurai pas grand-peine, sans doute, à détruire
en toi les préjugés inculquée dès l'enfance sur le principe de notre vie.
Est-il rien de plus extraordinaire en effet que la supériorité que les
hommes s'arrogent sur les autres animaux ? Dès qu'on leur demande ce qui
fonde cette supériorité : Notre âme, répondent-ils imbécilement. Les prie-t-on
d'expliquer ce qu'ils entendent par ce mot : âme ? Oh ! pour lors, vous
les voyez balbutier, se contredire : C'est une substance inconnue, disent-ils
; c'est une force secrète distinguée de leur corps ; c'est un esprit dont
ils n'ont nulle idée. Demandez-leur comment cet esprit, qu'ils supposent,
comme leur Dieu, totalement privé d'étendue, a pu se combiner avec leur
corps étendu et matériel, ils vous diront qu'ils n'en savent rien, que
c'est un mystère, que cette combinaison est l'effet de la toute. puissance
de Dieu. Voilà les idées nettes que l'imbécillité se forme de sa substance
cachée, ou plutôt imaginaire, dont elle a fait le mobile de toutes ses
actions.
A cela je ne réponds qu'une chose : si l'âme est une substance essentiellement
différente du corps et qui ne peut avoir aucune relation avec lui, leur
union est une chose impossible ; d'ailleurs cette âme, étant d'une essence
différente du corps, devrait nécessairement agir d'une façon différente
de lui ; cependant nous voyons que les mouvements éprouvée par les corps
se font sentir à cette âme prétendue, et que ces deux substances, diverses
par leur essence, agissent toujours de concert. Vous nous direz encore
que cette harmonie est un mystère, et moi je vous répondrai que je ne
vois pas mon âme, que je ne connais et ne sens que mon corps, que c'est
le corps qui sent, qui pense, qui juge, qui souffre, qui jouit, et que
toutes ses facultés sont des résultats nécessaires de son mécanisme et
de son organisation. Quoique les hommes soient dans l'impossibilité de
se faire la moindre idée de leur âme, quoique tout leur prouve qu'ils
ne sentent, ne pensent, n'acquièrent des idées, ne jouissent et ne souffrent
que par le moyen des sens ou des organes matériels du corps, ils se persuadent
pourtant que cette âme inconnue est exempte de mort. Mais, en supposant
même l'existence de cette âme, dites-moi, je vous prie, si l'on peut s'empêcher
de reconnaître qu'elle dépend totalement du corps, et qu'elle subit conjointement
avec lui toutes les vicissitudes qu'il éprouve lui-même. Et cependant
on porte l'absurdité jusqu'à croire qu'elle n'a, par sa nature, rien d'analogue
à lui ; on veut qu'elle puisse agir et sentir sans le secours de ce corps
; en un mot, on prétend que, privée de ce corps et dégagée des sens, cette
âme sublime pourra vivre pour souffrir, éprouver le bien-être ou sentir
des tourments rigoureux. C'est sur un pareil tas d'absurdités conjecturales
que l'on bâtit l'opinion merveilleuse de l'immortalité de l'âme. Si je
demande quels motifs on a de supposer l'âme immortelle, on me répond aussitôt
: C'est que l'homme, par sa nature, désire d'être immortel. Mais, répliquerai-je,
votre désir devient-il une preuve de son accomplissement ? Par quelle
étrange logique ose-t-on décider qu'une chose ne peut manquer d'arriver,
seulement parce qu'on la souhaite ? Les impies, continue-t-on, privés
des espérances flatteuses d'une autre vie, désirent d'être anéantis. Eh
bien ! ne sont-ils pas autant autorisés à conclure, d'après ce désir,
qu'ils seront anéantis, que vous vous prétendez autorisée à conclure,
vous, que vous existerez simplement parce que vous le désirez ?
Ô Juliette, poursuivait cette femme philosophe avec toute l'énergie de
la persuasion, ô ma chère amie, n'en doute pas, nous mourons tout entiers,
et le corps humain, après que la Parque a coupé le fil, n'est plus qu'une
masse incapable de produire les mouvements dont l'assemblage constituait
la vie. On n'y voit plus alors ni circulation, ni respiration, ni digestion,
ni parole, ni pensée. On prétend que, pour lors, l'âme s'est séparée du
corps ; mais dire que cette âme, qu'on ne connaît point, est le principe
de la vie, c'est ne rien dire, sinon qu'une force inconnue est le principe
caché de mouvements imperceptibles. Rien de plus naturel et de plus simple
que de croire que l'homme mort n'est plus ; rien de plus extravagant que
de croire que l'homme mort est encore en vie. Nous rions de la simplicité
de quelques peuples dont l'usage est d'enterrer des provisions avec les
morts : est-il donc plus absurde de croire que les hommes mangeront après
la mort, que de s'imaginer qu'ils penseront, qu'ils auront des idées agréables
ou fâcheuses, qu'ils jouiront, qu'ils souffriront, qu'ils éprouveront
du repentir ou de la joie, lorsque les organes, propres à leur porter
des sensations ou des idées, seront une fois dissous et réduits en poussière
? Dire que les âmes humaines seront heureuses ou malheureuses après la
mort, c'est prétendre que les hommes pourront voir sans yeux, entendre
sans oreilles, goûter sans palais, flairer sans nez, toucher sans mains,
etc. Des nations qui se croient très raisonnables adoptent pourtant de
pareilles idées.
Le dogme de l'immortalité de l'âme suppose que l'âme est une substance
simple, en un mot, un esprit : mais je demanderai toujours ce que c'est
qu'un esprit. - On m'a appris, répondis-je à Mme Delbène, qu'un esprit
était une substance privée d'étendue, incorruptible, et qui n'a rien de
commun avec la matière. - Mais si cela est, reprit avec vivacité mon institutrice,
comment ton âme naît-elle, s'accroît-elle, se fortifie-t-elle, se dérange-t-elle,
vieillit-elle, dans les mêmes proportions que ton corps ? A l'exemple
de tous les sots qui ont eu les mêmes principes, tu me répondras que tout
cela sont des mystères. Mais, imbéciles que vous êtes, si ce sont des
mystères, vous n'y comprenez donc rien, et si vous n'y comprenez rien,
comment pouvez-vous décider affirmativement une chose dont vous êtes incapables
de vous former aucune idée ? Pour croire ou pour affirmer quelque chose,
il faut au moins savoir en quoi consiste ce que l'on croit et ce que l'on
affirme. Croire à l'immortalité de l'âme, c'est dire que l'on est persuadé
de l'existence d'une chose dont il est impossible de se former aucune
notion véritable, c'est croire à des mots saris y pouvoir attacher aucun
sens ; affirmer qu'une chose est telle qu'on la dit, c'est le comble de
la folie et de la vanité. Que de théologiens sont d'étranges raisonneurs
! Dès qu'ils ne peuvent deviner les causes naturelles des choses, ils
inventent des causes surnaturelles, ils imaginent des esprits, des dieux,
des causes occultes, des agents inexplicables, ou plutôt des mots bien
plus obscurs que les choses qu'ils s'efforcent d'expliquer. Demeurons
dans la nature quand nous voudrons nous rendre compte des effets de la
nature ; ne nous écartons jamais d'elle quand nous voudrons expliquer
ses phénomènes ; ignorons les causes trop déliées pour être saisies par
nos organes, et soyons persuadés qu'en sortant de la nature nous ne trouverons
jamais la solution des problèmes que la nature nous présente. Dans l'hypothèse
même de la théologie, c'est-à-dire en supposant un moteur tout-puissant
à la matière, de quel droit les théologiens refuseraient-ils à leur Dieu
de donner à cette matière la faculté de penser ! Lui serait-il plus difficile
de créer ces combinaisons de matière dont résultât la pensée, que des
esprits qui pensent ? Au moins, en supposant une matière qui pensât, nous
aurions quelques notions du sujet de la pensée ou de ce qui pense en nous
; tandis qu'en attribuant la pensée à un être immatériel, il nous est
impossible de nous en faire la moindre idée.
On nous objecte que le matérialisme fait de l'homme une pure machine,
ce que l'on juge très déshonorant pour l'espèce humaine ; mais cette espèce
humaine sera-t-elle bien plus honorée, quand on dira que l'homme agit
par les impulsions secrètes d'un esprit ou d'un certain je ne sais quoi
qui sert à l'animer sans qu'on sache comment ? Il est aisé de s'apercevoir
que la supériorité que l'on donne à l'esprit sur la matière, ou à l'âme
sur le corps, n'est fondée que sur l'ignorance où l'on est de la nature
de cette âme, tandis que l'on est plus familiarisé avec la matière ou
le corps, que l'on s'imagine connaître et dont on croit démêler les ressorts
; mais les mouvements les plus simples de nos corps sont, pour tout homme
qui les médite, des énigmes aussi difficiles à deviner que la pensée.
L'estime que tant de gens ont pour la substance spirituelle ne paraît
avoir pour motif que l'impossibilité où ils se trouvent de la définir
d'une manière intelligible ; le peu de cas que nos théologiens font de
la matière ne vient que de ce que la familiarité engendre le mépris. Lorsqu'ils
nous disent que l'âme est plus excellente que le corps, ils ne nous disent
rien, sinon que ce qu'ils ne connaissent aucunement doit être bien plus
beau que ce dont ils ont quelques faibles idées. On nous vante sans cesse
l'utilité du dogme de l'autre vie ; on prétend que, quand même ce serait
une fiction, elle serait avantageuse, parce qu'elle en imposerait aux
hommes et les conduirait à la vertu. A cela je demande s'il est bien vrai
que ce dogme rende les hommes plus sages et plus vertueux. J'ose affirmer,
au contraire, qu'il ne sert qu'à les rendre fous, hypocrites, méchants,
atrabilaires, et qu'on trouvera toujours plus de vertus, plus de mœurs
chez les peuples qui n'ont aucune de ces idées, que chez ceux où elles
font la base des religions.
Si ceux qui sont chargés d'instruire et de gouverner les hommes avaient
eux-mêmes des lumières et des vertus, ils les gouverneraient bien mieux
par des réalités que par des chimères ; mais fourbes, ambitieux, corrompus,
les législateurs ont partout trouvé plus court d'endormir les nations
par des fables que de leur enseigner des vérités... que de développer
leur raison, que de les exciter à la vertu par des motifs sensibles et
réels... que de les gouverner enfin d'une façon raisonnable. Ne doutons
pas que les prêtres aient eu leurs motifs, pour imaginer la fable ridicule
de l'immortalité de l'âme : eussent-ils, sans ces systèmes, mis les mourants
à contribution ? Ah ! si ces dogmes épouvantables d'un Dieu... d'une âme
qui nous survit, ne sont d'aucune utilité pour le genre humain, convenons
qu'ils sont au moins de la plus grande nécessité pour ceux qui se sont
chargés d'en infecter l'opinion publique. -
Mais objectai-je à Mme Delbène, le dogme de l'immortalité de l'âme n'est-il
pas consolant pour les malheureux ? quand ce serait une illusion, n'est-elle
pas douce, n'est-elle pas agréable ? n'est-ce pas un bien pour l'homme
que de croire qu'il pourra se survivre à lui-même, et jouir quelque jour
au ciel d'un bonheur qui lui est refusé sur la terre ? -
En vérité, me répondit mon amie, je ne vois pas que le désir de tranquilliser
quelques malheureux imbéciles vaille la peine d'empoisonner des millions
d'honnêtes gens. Est-il raisonnable d'ailleurs de faire de ses souhaits
la mesure de la vérité ? Ayez un peu plus de courage, consentez à la loi
générale, résignez-vous à l'ordre du destin dont les décrets sont qu'ainsi
que tous les êtres, vous retombiez dans le creuset de la nature pour en
sortir sous d'autres formes. Car, dans le fait, rien ne périt dans le
sein de cette mère du genre humain ; les éléments qui nous composent se
réuniront bientôt sous d'autres combinaisons ; un laurier perpétuel croit
sur le tombeau de Virgile. Cette transmigration glorieuse n'est-elle pas,
sots déistes, aussi douce que votre alternative de l'enfer ou du paradis
? Car si ce dernier est consolant, on m'avouera que l'autre est affreux.
Ne dites-vous pas, imbéciles chrétiens, qu'il faut, pour se sauver, des
grâces que votre Dieu n'accorde qu'à très peu de gens ? Certes, voilà
des idées fort consolantes ; et ne vaut-il pas mieux cent fois être anéanti
que de brûler éternellement ? Qui osera donc soutenir, d'après cela, que
l'opinion qui débarrasse de ces craintes ne soit mille fois plus agréable
que l'incertitude où nous laisse l'admission d'un Dieu qui, maître de
ses grâces, ne les donne qu'à ses favoris, et qui permet que tous les
autres se rendent dignes des supplices éternels ? Il n'y a que l'enthousiasme
ou la folie qui puisse faire préférer un système évident qui tranquillise
à des conjectures improbables qui désespèrent. -
Mais que deviendrai-je ? dis-je encore à Mme Delbène ; cette obscurité
m'effraye, cet éternel anéantissement m'effarouche. -
Et qu'étais-tu, je te prie, avant que de naître ? me répondit cette femme
pleine de génie. Quelques portions pleines de matière non organisée, n'ayant
encore reçu aucune forme, ou en ayant reçu dont tu ne peux te souvenir.
Eh bien ! tu redeviendras les mêmes portions de matière, prêtes à organiser
de nouveaux êtres, dès que les lois de la nature le trouveront convenable.
Jouissais-tu ? Non. Souffrais-tu ? Non. Est-ce donc là un état si pénible,
et quel est l'être qui ne consentirait pas à sacrifier toutes ses jouissances
à la certitude de n'avoir jamais de peines ? Que serait-il alors, s'il
pouvait conclure ce marché ? Un être inerte, sans mouvement. Que sera-t-il
après la mort ? Positivement la même chose. A quoi sert-il donc de s'affliger,
puisque la loi de la nature vous condamne positivement à l'état que vous
accepteriez de bon cœur si vous en étiez le maître ? Eh ! Juliette, la
certitude de n'être pas toujours est-elle plus désespérante que celle
de n'avoir pas toujours été ? Va, va, tranquillise-toi, mon ange ; la
frayeur de cesser d'être n'est un mal réel que pour l'imagination créatrice
du dogme absurde d'une autre vie. L'âme, ou, si l'on veut, ce principe
actif... vivifiant, qui nous anime, qui nous meut, qui nous détermine,
n'est autre chose que de la matière subtilisée à un certain point, moyen
par lequel elle a acquis les facultés qui nous étonnent. Toutes les portions
de matière, sans doute, ne seraient pas capables des mêmes effets ; mais
combinées avec celles qui composent nos corps, elles en deviennent susceptibles,
ainsi que le feu peut devenir flamme quand il est combiné avec des corps
gras ou inflammables. L'âme, en un mot, ne peut être considérée que sous
deux sens, comme principe actif et comme principe pensant ; or, sous l'un
et sous l'autre rapport, nous allons la démontrer matière par deux syllogismes
sans réplique.
1° Comme principe actif, elle se divise ; car le cœur conserve encore
son mouvement longtemps après sa séparation d'avec le corps. Or, tout
ce qui se divise est matière ; l'âme, comme principe actif, se divise
: donc elle est matière.
2° Tout ce qui périclite est matière ; ce qui serait essentiellement esprit
ne saurait péricliter. Or, l'âme suit les impressions du corps : elle
est faible dans l'âge tendre, affaissée dans l'âge décrépit ; elle éprouve
donc les influences du corps ; cependant, tout ce qui périclite est matière
: l'âme périclite, donc elle est matière. Osons le dire et le redire sans
cesse : rien d'étonnant dans le phénomène de la pensée, ou du moins rien
qui prouve que cette pensée soit distincte de la matière, rien qui fasse
voir que la matière, subtilisée ou modifiée de telle ou telle façon, ne
puisse produire la pensée ; cela est infiniment moins difficile à comprendre
que l'existence d'un Dieu.
Si cette âme sublime était effectivement l'ouvrage de Dieu, pourquoi subirait-elle
tous les différente changements ou accidents du corps ? Il me semble que,
comme l'ouvrage de Dieu, cette âme devrait être parfaite, et c'est ne
l'être pas que de se modifier à l'égal d'une matière aussi remplie de
défauts. Si cette âme était l'ouvrage d'un Dieu, elle n'aurait pas besoin
de sentir ni d'éprouver ses gradations ; elle ne le pourrait, ni ne le
devrait ; elle se joindrait à l'embryon toute formée, et dès le berceau,
Cicéron aurait pu composer ses Tusculanes, Voltaire son Alzire, etc. Si
cela n'est pas ni ne peut être, l'âme observe donc les mêmes gradations
que le corps. Elle a donc des parties, puisqu'elle croît, baisse, augmente
ou diminue ; or, tout ce qui a des parties est matière : donc l'âme est
matière, puisqu'elle est composée de parties. Convenons qu'il est absolument
impossible que l'âme puisse exister sans le corps, et celui-ci sans l'autre.
Rien de merveilleux, au reste, dans l'empire absolu de l'âme sur le corps
; ce n'est qu'un même tout, composé de parties égales, j'en conviens,
mais dans lequel néanmoins les parties grossières doivent être soumises
aux parties subtiles, par la même raison de l'empire qu'a la flamme, qui
est matière, sur la cire qu'elle consume, qui est également matière ;
et voilà, comme dans nos corps, l'exemple de deux matières aux prises,
dont la plus subtile domine la plus grossière.
En voilà plus qu'il ne t'en faut, Juliette, pour te convaincre, à ce
que j'imagine, du néant de l'existence de Dieu et de celui du dogme de
l'immortalité de l'âme. Quelle adresse dans ceux qui inventèrent ces deux
monstrueux dogmes ! Et que n'entreprenait-on pas sur un peuple, en se
disant les ministres d'un Dieu dont la haine ou l'amour était d'un si
grand intérêt pour la vie future ! Quel crédit n'avait-on pas sur l'esprit
de gens qui, redoutant des peines ou des récompenses futures, étaient
obligés de recourir à ces fourbes, comme aux médiateurs d'un Dieu, seuls
capables d'éviter les unes et de valoir les autres !
Toutes ces fables ne sont donc que le fruit de l'ambition, de l'orgueil
et de la démence de quelques individus, nourries par l'absurdité de quelques
autres, mais qui ne sont faites que pour nos mépris... que pour être éteintes...
absorbées dans nous, au point de ne jamais reparaître.
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