L'Etat et le capital.
T. Thomas
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INTRODUCTION :
L’Etat étant une forme historique d’organisation de
la société ne peut pas être défini comme un
pur concept statique. En effet il n’existe qu’à un
certain stade du développement des sociétés, et se
transforme avec elles. L’analyse de l’Etat nécessite
donc non seulement de dégager ses origines historiques dans certaines
bases matérielles particulières, mais aussi les formes différentes
qu’il revêt avec l’évolution de celles-ci. C’est
pourquoi nous n’appellerons pas Etat toute forme de pouvoir sur
l’ensemble d’une société. Le faire n’est
qu’une commodité du langage courant, qui a l’inconvénient
majeur de véhiculer une conception par laquelle on présente
l’Etat comme une institution quasi éternelle, naturelle,
et qui aurait petit à petit trouvé sa forme civilisée,
rationnelle et définitive dans la démocratie, «fin
de l’histoire » tout comme le capitalisme dont elle est l’organisation
sociale.
Comme beaucoup d’autres Marx a usé parfois lui aussi de
cette commodité. Par exemple quand il parle de l’Etat athénien
ou romain, ou encore d’Etat au moyen-âge. « Au moyen-âge
il y avait serf, bien féodal, corporations de métiers, corporations
de savants, etc., c’est à dire qu’au moyen-âge
propriété, commerce, société, homme, tout
est politique.....Au moyen-âge, vie du peuple et vie de l’Etat
sont identiques. » . Mais justement il ne s’agit pas alors
à proprement parler d’Etat puisqu’il n’y a pas
séparation entre «vie du peuple» et «vie de l’Etat».
Ici Marx utilise ce mot parce qu’il est celui qu’utilise Hegel,
que précisément il critique en lui opposant que «
L’abstraction de l’Etat en tant que tel ressorti seulement
à l’époque moderne parce que l’abstraction de
la vie privée ressorti seulement à l’époque
moderne. L’abstraction de l’Etat politique est un produit
moderne. » Bien que les prémisses de l’Etat puissent
bien sûr être trouvées bien avant la révolution
bourgeoise (et notamment dans la dissolution du système féodal,
pour ne pas remonter jusqu’à Rome, Athènes ou encore
au delà), il est une forme de pouvoir politique qui ne revêt
l’ensemble de ses caractéristiques essentielles qu’avec
la révolution bourgeoise qui consacre l’individu privé,
fondé sur la propriété privée, comme essence
de l’homme. « ….c’est uniquement par opposition
à la vie privée que l’Etat moderne existe. »
L’avènement de l’Etat («moderne» si l’on
veut parler d’Etat pour toute forme de pouvoir politique) est indissociable
de cette époque historique où la société se
sépare en deux corps distincts : la société civile
des individus concrets et la société politique des citoyens.
La société civile bourgeoise, là où chacun
vit sa vie, exerce son activité, développe son intérêt
personnel dans des relations avec les autres faites de ventes et d’achats
(« Dans la société civile, chacun est pour soi-même
une fin » disait Hegel). La société politique bourgeoise,
là où chacun n’est qu’une ombre de lui-même,
une représentation imaginaire et fugace, le citoyen, et qui est
censée incarner la volonté générale, l’unité
de la société, la communauté. Il ne s’agit
pas d’une communauté, plus ou moins hiérarchisée,
fondée sur une vie et une activité commune (communautés
primitives), ou sur un ordre commun de type religieux (Egypte antique,
Incas, etc.), ou regroupée derrière un chef de guerre pour
des expéditions de pillage (les divers Barbares), ou sur un mélange
du religieux et du militaire (société féodale), mais
d’une société scindée en deux, la société
civile où la communauté n’existe pas parce qu’y
règnent seulement les intérêts privés dans
les relations personnelles de la production, et la société
politique, l’Etat, où elle n’existe que sous une forme
imaginaire, idéologique: la Nation.
L’analyse de l’Etat justifiera, dans les chapitres suivants,
ce qui est posé ici comme un postulat : il n’y a à
proprement parler d’Etat que là où domine l’homme
défini dans son essence comme individu privé. C’est
ce qui distingue l’Etat de toutes les formes de pouvoir politique
antérieures. Mais on voit tout de suite qu’une telle définition
reste encore abstraite, puisque l’individu privé est un être
abstrait : il n’y a d’individus que dans des rapports sociaux
spécifiques, qui le déterminent, et on sait bien, par exemple,
que dès l’origine du monde bourgeois, prétendument
fondé sur la propriété privée établissant
chacun maître de son travail personnel, il y a ceux qui sont propriétaires
des moyens de production et la masse des autres qui ne le sont pas et
doivent se vendre aux premiers. Bref, il n’y a d’individus
privés que définis socialement par leur place dans une certaine
division du travail, donc dans une appartenance de classe. Et il n’y
a d’Etat que sur la base des séparations privées et
des antagonismes de classes dans la société civile.
On touche là à un point essentiel: il y a ce qu’est
l’Etat, son contenu, son essence, son rôle réel dans
la société et sa reproduction. Et il y a la représentation
que s’en font, en général, les individus, selon les
époques comme selon leurs diverses appartenances de classes. Certes
cela recoupe la distinction classique entre apparence et essence. Mais
ici l’apparence joue un rôle immense. Car la représentation
qu’ont les individus de l’Etat est un enjeu primordial dans
la lutte du prolétariat pour la liberté.
Comme toute représentation, celle de l’Etat est le reflet
d’une situation réelle, elle a des bases matérielles
qui lui donnent un semblant de réalité, sans lesquelles
elle n’existerait pas. Mais aussi elle est développée,
justifiée, argumentée par des idéologues patentés,
Grands Prêtres de la religion de l’Etat, qui ont une masse
de fidèles prosélytes dans différentes couches sociales
particulièrement intéressées au renforcement de l’Etat,
dont elles vivent ou se sentent, à tort ou à raison, les
protégés et, en tout cas, les dépendants.
L’expérience prouve que, dans toute crise du capitalisme
contemporain, ces idéologues redoublent d’activités
pour orienter les luttes qui en découlent vers l’objectif
d’un renforcement du rôle de l’Etat. Un Etat qu’ils
proposent «modernisé», «amélioré»,
bien sûr, car ils prétendent que l’incapacité
du pouvoir politique à dominer la crise, à assurer travail
et bien-être au peuple, n’est due qu’à sa mauvaise
gestion, à son affaiblissement causé par des politiciens
au service d’intérêts particuliers, suppôts de
la finance et corrompus eux-mêmes (qualités qui, évidemment,
crèvent les yeux). C’était déjà le cas,
par exemple, lors de la grande crise des années 30. Tous, ou presque,
en ont alors appelé au renforcement de l’Etat et à
une gestion moins politicienne, plus «technique» (planificatrice
notamment), comme moyen de dominer «l’économie»
et de rétablir un «bon» capitalisme, créant
de l’emploi, de la richesse, et une société plus unie,
meilleure pour tous. Renforcement qui prit des formes social-démocrates
et keynesiennes dans les pays les plus nantis, les impérialismes
vainqueurs de la première guerre mondiale, et des formes fascistes
chez les vaincus, plus en difficulté.
Et voilà qu’aujourd’hui le même genre d’idéologues
reprennent le même refrain ! Ils se présentent comme de sévères
critiques du capitalisme en dénonçant sa «mondialisation»
et sa «financiarisation», phénomènes qui aboliraient
la volonté nationale en la laissant dominée par ces forces
incontrôlées (thème de l’impuissance de la nation
en quoi la version démocratique et la version fasciste se rejoignent,
même si elles divergent sur son mode de représentation).
Bien qu’il s’agisse là de phénomènes
aussi vieux que le capitalisme et qui lui sont nécessairement inhérents,
bien qu’il soit donc impossible, pour les éradiquer, de les
isoler d’un «bon» capital entrepreneur, au service de
la nation, social et écologiste, bref, bien que ces idéologues
ne développent qu’une critique superficielle, impuissante
à aller jusqu’à la racine des maux qu’ils constatent,
et qui les effraient par leur charge révolutionnaire, ils apparaissent
néanmoins comme «de gauche» à certaines fractions
de la classe ouvrière. Soit parce qu’elles ont un intérêt
direct au renforcement de l’Etat (la bureaucratie syndicale et politique,
les travailleurs des entreprises nationalisées). Soit parce qu’elles
sont encore soumises à un fétichisme de l’Etat, qui
s’est renforcé, nous le verrons, avec l’évolution
du capital et le mythe de «l’Etat Providence».
C’est pourquoi il est tout à fait nécessaire et urgent
de revenir sur cette question de l’Etat, afin de montrer, en analysant
ce qu’il est réellement au delà de ses représentations,
que non seulement la classe ouvrière n’a rien à espérer
de son renforcement, mais que son intérêt est de poser une
nette ligne de démarcation entre elle et les tenants de l’étatisation,
de se soustraire aux sirènes de toute cette gauche plurielle et
gauche de la gauche, du PCF aux trotskystes en passant par les Verts et
Attac qui se proposent comme les maîtres de cet Etat, tout en jurant
bien sûr de le démocratiser, au lieu qu’il doit être
détruit, plus que jamais et nous verrons pourquoi. Ils affirment
haut et fort que la grande opposition contemporaine ne serait pas entre
bourgeoisie et prolétariat, capitalisme et communisme, mais entre
capitalisme libéral et capitalisme dominé, civilisé,
démocratisé par l’Etat. Sur le terrain de l’anti-mondialisation
ils cheminent sans sourciller avec tous les nationalistes.
Nous avons déjà dit que le culte de l’Etat avait
ses Grands Prêtres. Mais leurs efforts ne suffisent pas à
expliquer pourquoi aujourd’hui l’Etat est considéré
par une partie importante des masses comme devant s’occuper de tout,
assurer la satisfaction de leurs besoins, la justice sociale, créer
le « lien social », éduquer, nourrir, faire travailler,
soigner, loger, etc. Comme si on en était encore à cette
conception du monarque devant assurer la vie de ses sujets (par exemple
Louis XVI que le peuple de 1789 considérait comme devant être
son boulanger, avec la boulangère et le petit mitron).
On ne combat pas la religion seulement en ridiculisant ses prêtres,
mais en mettant à jour ses racines pour les éradiquer. Pour
contribuer à combattre la religion de l’Etat, il faut donc
montrer d’où il vient, sur quoi il repose, quelles sont ses
fonctions, et pourquoi elles s’étendent aujourd’hui
jusqu’à enserrer de tous côtés la société
civile dans un corset de fer. On pourra alors vérifier que l’examen
des faits confirme amplement cette célèbre affirmation de
Marx: « C’est toujours dans le rapport immédiat entre
le propriétaire des moyens de production et le producteur direct
(rapport dont les différents aspects correspondent naturellement
à un degré défini des méthodes de travail,
donc à un certain degré de la force productive sociale),
qu’il faut chercher le secret le plus profond, le fondement caché
de tout l’édifice social et par conséquent de la forme
politique que prend le rapport de souveraineté et de dépendance,
bref la base de la forme spécifique que revêt l’Etat
à une période donnée. Cela n’empêche
pas qu’une même base économique (la même quand
à ses conditions fondamentales), sous l’influence d’innombrables
conditions empiriques différentes, de conditions naturelles, de
rapports sociaux, d’influences historiques extérieures, etc.,
peut présenter des variations et des nuances infinies que seule
une analyse de ces conditions empiriques pourra élucider. »
Ce à quoi il faut ajouter que ces transformations des rapports
sociaux (c’est à dire la division du travail, les rapports
de propriété) n’induisent pas seulement celles des
formes de l’Etat, mais d’abord celles de ses fonctions, de
ses rapports avec les individus, et aussi de la représentation
qu’ont de lui les différentes classes, donc in fine de leurs
comportements à son égard, tous phénomènes
que nous aurons aussi à étudier.
Mais pour en revenir à Marx, on voit qu’il n’y a rien
de mécanique (de déterministe) dans le lien qu’il
pose entre les rapports d’appropriation et l’Etat, dont les
formes concrètes peuvent « présenter des variations
et nuances infinies » du fait de multiples influences particulières.
L’objet de ce livre ne sera donc pas d’analyser l’Etat
dans tous ses états, c’est à dire à toutes
les époques, dans tous les pays. Il sera de dégager quelques
généralités essentielles à travers quelques
moments significatifs de l’histoire française. Mais celle-ci
constitue une sérieuse référence en la matière,
de sorte que, et comme il ne s’agira dans cet ouvrage que d’analyser
les caractères généraux de l’Etat, lesquels,
de plus, tendent à s’homogénéiser complètement
avec la mondialisation, en fonder l’analyse sur l’exemple
français ne sera pas un gros handicap pour leur validité
dans les autres pays au même stade de développement.
Nous verrons alors que l’Etat est lié à la société
civile de telle sorte qu’il apparaîtra parfaitement stérile
de prétendre en appeler à l’Etat actuel, et à
un changement de forme de l’Etat actuel, pour modifier la société
bourgeoise et le cours des catastrophes actuelles, ce que demandent pourtant
la plupart des opposants, bruyants mais inconséquents, à
la mondialisation et à la financiarisation. Nous verrons notamment
qu’on peut accoupler autant de fois qu’on veut le mot démocratie
à celui d’Etat, bâtir tous les programmes de réformes
de l’Etat qu’on voudra, celà n’est nécessairement
que du vent tant qu’il n’y a pas bouleversement aussi des
rapports d’appropriation (de la division du travail) dans la société
civile.
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