Ni fin du travail, ni travail sans fins.
T. Thomas

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INTRODUCTION.

Les intellectuels officiels sont aujourd'hui saisis d'une nouvelle boulimie. Chaque mois, ou presque, ils produisent force articles et livres sur la meilleure façon qu'aurait le capitalisme de résoudre le problème qui mine la paix sociale: le chômage, total ou partiel. Leur constat est quasi unanime. A quelques exceptions près, tous admettent qu'il n'y a et qu'il n'y aura plus assez de travail pour occuper tout le monde à "plein-temps" (euphémisme pour dire "aux niveaux de salaires actuels").

Il y a peu ils nageaient dans un relatif optimisme. Ils nous bassinaient du miracle japonais, des dragons et autres tigres asiatiques. L'échec consommé du pseudo "communisme" soviétique signait selon eux le triomphe définitif du capitalisme qui, débarrassé de la guerre froide, allait assurer la prospérité mondiale. C'était l'époque où de joyeux drilles comme G.Aznar publiaient des livres aux titres de contes de fées . D'autres, comme A. Lipietz, se voulaient plus réalistes dans une perspective de gestion par la "gauche plurielle", mais développaient aussi une vision idyllique d'un capitalisme partageant le travail et les richesses et assurant ainsi à tous une vie décente.

Dans "Partager le travail, c'est changer le travail", j'ai montré que le système de vases communiquants par lequel Aznar, Lipietz, and Co. proposaient de faire passer un peu de travail par ici contre un peu de revenu par là ne pouvait pas fonctionner. Mais celà n'était pas très difficile, et nos réformistes le savaient bien eux-même comme ils le montrent aujourd'hui que leur "gauche plurielle" est au pouvoir: s'ils développent le temps partiel, ce n'est pas comme un "scénario bleu", mais comme misère, précarité, petits boulots etc.

Dès qu'ils parlent du travail, tous ces illusionnistes entrent immédiatement dans la plus grande confusion. Ils en parlent comme d'une catégorie éternelle et immuable alors justement que "le" travail n'existe pas. Le travail n'existe que sous une forme sociale et historique déterminée qui, dans le capitalisme est le salariat. Nous montrerons que ce qui disparait aujourd'hui, c'est le travail producteur de plus-value, le fondement du salariat (même si la forme salariée s'est aujourd'hui étendue à la rémunération de travail improductif). Et que si le problème de créer du travail dans le capitalisme devient insoluble c'est, premièrement qu'il ne peut y exister que sous cette forme et, deuxièmement qu'il l'élimine lui-même inévitablement. C'est bien pourquoi dès que ces messieurs, ou du moins leurs amis politiques, sont au pouvoir ils ne font et ne peuvent faire que ce que le mouvement naturel du capitalisme permet de faire. En tentant de répartir une forme de travail qui, lentement mais sûrement, disparait, ils n'aboutissent qu'à répartir la pénurie entre ceux qui sont déjà dans la pénurie. C'est ce que nous montrerons dans les chapitres suivants en décortiquant leurs actes aussi bien que les conseils qu'ils prodiguent à profusion au gouvernement quand ils n'en font pas directement partie.

Et c'est bien parce que cette disparition d'une certaine forme sociale de travail, prévue et expliquée par Marx depuis plus d'un siècle, manifeste aujourd'hui son évidence et s'accélère, que ces intellectuels doivent enfin en parler. Mais parce que eux la découvrent, voilà d'abord qu'ils croient qu'il s'agit d'un phénomène nouveau. Voilà ensuite qu'ils tentent d'en faire une sorte d'apothéose du capitalisme: les machines produiraient les richesses qu'il n'y aurait plus qu'à équitablement distribuer.

Les voilà donc qui prophétisent. Pour certains la "fin du travail" succède au "tous à mi-temps" devenu obsolète. Cette emphase outrancière traduit certes leur désir de se faire de la pub en "frappant un grand coup". Mais elle est surtout bien commode pour détourner l'attention. A prophétiser qu'il n'y a plus qu'à distribuer des richesses produites en abondance quasiment sans travail, ou si peu, on saute à pieds joints au dessus des problèmes: les rapports sociaux d'appropriation dans lesquels ces richesses peuvent (ou justement ne peuvent pas) être produites, qui déterminent quels besoins elles satisfont ou pas, de quelles façons elles sont produites, etc. Nos "radicaux" nous invitent à laisser de côté toutes les questions relatives à la production matérielle, et à la place des hommes dans cette production pour nous consacrer à celles de produire du "sens", de "l'expression de soi", du "lien social", de la "citoyenneté". Bref selon eux il serait possible et souhaitable de produire l'individu social et la société indépendamment du travail, c'est à dire, nous disent-ils, dans la politique, l'art, des activités d'entre-aide mutuelle et d'écologie, les loisirs, l'amour etc.

Ainsi dans un livre à succès la critique que D. Meda fait du travail aujourd'hui ne porte pas sur la division sociale du travail, ni même sur l'exploitation salariale, qui vouent la masse au travail aliéné, à la misère, au chômage. Non, car pour elle "le" travail quel qu'il soit ne peut être que ces horreurs par nature. Aussi la seule chose qu'elle reproche au capitalisme est d'en avoir fait la valeur centrale de la vie. Elle propose d'effacer cette erreur d'un trait de plume en proclamant "le travail, une valeur en voie de disparition". Il s'agirait seulement de remplacer une valeur idéologique par une autre. Dans le même registre littéraire V. Forrester brode de belles phrases autour de "l'horreur économique", autre grand succès médiatique, tout comme l'ouvrage de J. Rifkin, préfacé longuement par M. Rocard, qui titre lui aussi "la fin du travail", tout comme celui de J.W.Wilson, éminent conseiller du président Clinton, "When work disappears". Gloser sur la disparition "du" travail, c'est le thème à la mode pour répandre l'idée qu'il faudrait en prendre son parti et accepter des mesures drastiques!

Comme nous allons maintenant le voir plus en détail, au delà de quelques divergences secondaires sur le fait de savoir si le travail disparait un peu ou beaucoup et sur ce que devrait être l'ampleur des richesses redistribuées, et sous quelle forme, ces réformateurs radicaux en paroles développent tous le même discours de fond. Ils affirment que si le travail est en voie de diminution ou de disparition dans "la sphère marchande" (autrement dit productrice de plus-value), on peut occuper les gens à des activités "non marchandes". Lesquelles seraient rémunérées via une redistribution étatique assurant un revenu minimum à chacun, plus ou moins élevé selon le degré de mystification des auteurs. Il ne leur vient même pas à l'idée que plus ils prélèveraient de plus-value dans la "sphère marchande" pour la redistribuer dans l'autre, plus ils accenturaient ses difficultés, celles-là mêmes qui sont à la source du chômage, à mettre en oeuvre du travail (ce qui est la critique que leur portent facilement les "libéraux"). Comme ils pensent "l'économie" comme un système objectif, naturel, mécanique, produisant naturellement des richesses en abondance par le simple effet de l'efficacité d'une machinerie toujours plus perfectionnée, ils ne leur restent plus qu'à se pencher sur la question de leur redistribution vers cette "sphère non marchande", eden de la citoyenneté, du sens de la vie, du lien social, de la liberté.

Ce faisant nos radicaux ne se gênent pas pour faire semblant de s'inspirer de Marx en ce qu'il a, dans la célèbre conclusion du Capital, distingué la sphère de la nécessité de celle de la liberté. Nous aurons donc aussi à dénoncer cette fraude.

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