L'écologie du sapeur Camenbert.
T. Thomas
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INTRODUCTION :
De nombreuses raisons concourent à ce que l'écologie occupe
aujourd'hui le devant de la scène, et à ce que, pour la
première fois de leur histoire, les activités des hommes
semblent avoir atteint une limite par les menaces qu'elles font peser
sur la vie elle-même.
De Hiroshima à Tchernobyl, la croyance séculaire au progrés
par la science en a pris un coup. De Bhopal à Seveso, l'industrialisation
n'est plus la panacée du développement de la civilisation.
La science se met, parait-il, à l'autocritique en constatant les
dégats de l'industrialisation dont elle a été un
instrument. Ce sont ses satellites qui, analysant l'atmosphère,
ont permis de constater les malheurs faits à la couche d'ozone,
l'accumulation de CO2 et autres gaz responsables de l'effet de serre.
Et sur terre l'urbanisation démesurée, le tourisme bétonnant,
et même l'agriculture, autrefois jardinage aujourd'hui pollueuse
de ses engrais, ont contribué à l'essort du mouvement politique
des Verts.
Ce mouvement a d'autant plus d'échos qu'il correspond à
des préoccupations des classes dirigeantes elles-mêmes. Les
maux écologiques les menacent aussi directement comme ils menacent
le mode de production dont elles sont les gérantes et les principales
bénéficiaires, il leur faut donc y apporter une réponse.
Elles n'ont donc pas tardé à imaginer, avec de plus en plus
d'enthousiasme, que le développement d'un "capitalisme vert"
pourrait constituer un vecteur de relance du processus de valorisation
du capital durement ralenti par la crise actuelle.
Le mot écologie recoupe bien des aspirations vagues, des mécontentements
divers, des frustrations floues, autant que de réels problèmes.
Ceux-ci sont eux-mêmes trés disparates. On y mélange
les dangers et les peurs du nucléaire, la critique du "productivisme",
les maux de l'urbanisation et des loisirs de masse, la protection, érigée
en nécessité vitale, de tel animal ou de tel végétal,
les scandales des pollutions en tous genres. Mais au nom de quoi, de qui,
de quelle conception de l'homme, de la vie, on n'en sait trop rien. Il
nous faudra donc tenter de l'éclaircir. Pour y parvenir, sans pour
autant nous perdre dans toutes les nuances du mouvement écologique,
nous tenterons de répondre à la question de fond qui leur
est commune, et à laquelle aucune d'entre-elles n'apporte de réponse
: quelle conception des rapports des hommes et de la nature apparaît
dominante dans le mouvement écologique ?
Ce mouvement a eu le mérite de contribuer puissamment à
mettre en lumière le constat des dégâts. Mais nous
verrons qu'il en reste à une analyse superficielle de leurs origines
et ne peut donc pas envisager les solutions adéquates. Nous verrons
que le rôle des Verts actuels est surtout d'aiguillonner le capitalisme
pour qu'il prenne mieux en compte qu'il ne le fait spontanément
la reproduction de ses conditions d'existence et de développement.
Celà au nom de la science et de l'intérêt général
promus au rang de boussoles, ou plutôt de nouveaux fétiches,
de l'humanité.
En fait le capitalisme génère de lui même la défense
de cet intérêt général, qui n'est que le sien.
Nombreuses sont ses institutions qui lui fournissent de ce point de vue
toutes sortes d'avis, notamment dans le domaine de l'écologie.
Les bilans abondent, comme celui-ci établi en 1988 par le Worldwatch
Institute of Washington :
"...l'aggravation du trou antarctique de la couche protectrice d'ozone
qui pourrait donner le signal d'une détérioration globale
planétaire; l'accélération de la déforestation
(11 millions d'hectares de forêts disparaissent tous les ans sous
les tropiques, 31 millions endommagés dans les pays industriels);
26 milliards de tonnes de terre arable perdues annuellement par l'érosion;
6 millions d'hectares supplémentaires de désert chaque année;
des milliers de lacs tués biologiquement dans les pays du Nord
industriel et plusieurs autres milliers en cours de destruction; disparition
annuelle de plusieurs milliers d'espèces animales et végétales
- à ce rythme, un cinquième de l'ensemble des espèces
aura disparu dans vingt ans; élévation moyenne de la température
de 1,5 à 4,5 degrés d'ici à l'an 2050, élévation
probable du niveau des mers entre 1,4 et 2,2 mètres d'ici à
2100." (1)
Le sommet de RIO, en Juin 1992, sera la poursuite des efforts que font
les classes dirigeantes mondiales pour tenter d'imposer des conduites
écologiques contre leurs différents intérêts
privés et nationaux immédiats. Tous ceux qui exercent la
fonction de capitalistes, c'est à dire d'organiser l'accumulation
des richesses du côté du capital, ont conscience de la nécessité
de freiner les excès qui menacent la survie du système lui
même, d'éviter la catastrophe d'une mort annoncée
par leurs propres experts.
Mais pour pouvoir vraiment résoudre un problème il faut
d'abord en cerner les causes. C'est donc sur ce point de départ
fondamental que cet ouvrage sera centré. Nous verrons alors que
la confusion, commune à ces experts et aux Verts, est de séparer
la question des rapports des hommes à la nature de celle des rapports
des hommes entre eux. Il y aurait l'Homme et la Nature, s'influençant
l'un et l'autre comme deux mondes extérieurs.
Cette séparation est tout à fait réelle, et est
effectivement à la base des problèmes écologiques.
Mais l'erreur est de la considérer comme naturelle et éternelle
alors qu'elle a une origine sociale et historique : les rapports de production
capitalistes qui privent la masse des prolétaires de la maîtrise
des conditions de leurs activités, laquelle est justement celle,
aussi, de leurs rapports à leur environnement, qui n'est pas seulement
la nature, mais aussi les autres.
Si on conçoit cette séparation des hommes et de la nature
comme un fait naturel, on ne peut effectivement que tenter d'en corriger
autoritairement les excès. C'est, nous le verrons, la solution
des Verts, toutes tendances confondues. Mais alors on renonce à
éradiquer le mal à la racine, il ne peut que renaître,
sans cesse plus fort.
Si au contraire cette séparation est comprise dans sa réalité
concrète et historique de produit d'un système particulier
de rapports sociaux, le capitalisme, alors tous les espoirs de solutionner
le problème sont permis, car on peut tout autre chose : les bouleverser
et ainsi, en coupant les racines, supprimer vraiment tous les fruits indésirables.
Précisons, pour éviter tout malentendu, que quand il est
question de capitalisme, celà recouvre aussi bien les systèmes
de l'Ouest que ceux qui ont existé à l'Est sous l'appellation
de communisme (2).
La seule différence qui parait opposer écologistes et capitalistes
traditionnels est que les premiers critiquent les seconds, à juste
titre d'ailleurs, de tout subordonner à l'accroissement sans fin
de la production, de ne considérer la nature que comme un coffre-fort
à piller sans vergogne. Pour les écologistes il faut respecter
ce monde extérieur dont nous dépendons, maintenir les saints
équilibres des "éco-systèmes". L'industrie
et les techniques ont assez montré leur force destructrice quand,
mises entre les mains de ces dangereux prédateurs que sont, selon
eux, les hommes, elles décuplent leurs moyens de nuire. D'où
la critique qui leur est faite par les "productivistes" d'être,
eux, des attardés de la civilisation.
Nous verrons que cette différence qui, poussée à
l'extrême serait entre productivistes à tout va et adeptes
d'un rousseauisme pastoral, n'a rien d'essentiel. Plus ou moins d'exploitation
de la nature est certes une question, mais pas la question de fond.
Certes les problèmes écologiques semblent, au premier abord,
ne concerner que les rapports des hommes à la nature, et non ceux
entre les hommes. C'est ce qui explique qu'il est facile à l'écologisme
de séparer ces deux questions. Cela explique également que
ce soient les couches moyennes qui forment le gros des troupes du mouvement
politique des Verts. Car, de par leur situation intermédiaire,
elles ne se sentent ni capitalistes ni prolétaires, peu concernées
par les rapports de classe mais justement, en tant "qu'au milieu",
représentantes de l'intérêt général,
de la rationalité scientifique (elles ont de l'éducation
!).
. La présentation des problèmes écologiques comme
étant issus des contradictions entre l'Homme en général
et la Nature en général leur convient donc parfaitement.
C'est en effet les présenter comme relevant de l'intérêt
général (qui se couvre souvent du cache-sexe de "la
science") et non des rapports de classe. Nous verrons que c'est faux,
et aussi combien est mythique la notion d'intérêt général,
comme irrecevable la prétention de la science à pouvoir
dicter des conduites.
Mais si la classe ouvrière n'est pas impliquée, aujourd'hui,
en apparence, dans le mouvement écologique, celà ne signifie
pas que les rapports sociaux, les rapports de classe, n'ont pas à
voir avec les problèmes qu'il soulève. Il est vrai que sa
situation, dans la production ou au chômage, la pousse à
s'intéresser spontanément aux questions salariales et au
développement de l'industrie dont dépend son emploi dans
le système actuel. Préoccupation à laquelle les écologistes
se soucient fort peu de répondre, alors même qu'ils parlent
de réduire la production (les plus radicaux parlent de compenser
la diminution du temps de travail par un abaissement des salaires de façon
hautement irréaliste), ce qui n'est pas la meilleure façon
d'intéresser les prolétaires, chômeurs ou actifs,
à leurs thèses.
Mais il est vrai aussi que le prolétariat (j'emploie ce terme
à escient, car je ne suis pas de ceux qui proclament sa disparition,
mais c'est une autre histoire), aborde les questions écologiques
à sa façon, qui, pour être très loin de la
rationalité scientifique des professeurs n'en est pas moins autrement
efficace. Par exemple la "révolte des banlieues" est,
par ses liens avec le problème des villes, une lutte dont les problèmes
écologiques sont loin d'être absents, même si les écologistes
en étaient, eux, absents, si on veut bien se souvenir que la ville,
la séparation villes/campagnes, est la première expression
de la coupure des hommes d'avec la nature. Mais il faudrait alors convenir
qu'elle exprime tout autant un rapport social entre les hommes, la division
du travail, et traiter dès lors comme les deux faces d'une même
médaille les rapports hommes/nature et entre les hommes.
Mais c'est justement celà que ne veulent pas voir ni les "productivistes",
ni les "anti", s'il faut caractériser ainsi les Verts.
C'est cette incompréhension qui les relie, les seconds ne souhaitant,
en conséquence, que corriger les excès suicidaires des premiers.
Mais aider le Moloch à se réformer et, ainsi, à se
développer, ne peut aboutir qu'à des excès encore
plus graves. Nous verrons que les Verts, en définitive, n'apportent
pas la solution mais, au contraire, les moyens d'aggraver les problèmes.
Cette thèse est, certes, originale, par ces temps d'écophilie
généralisée, mais nullement provocatrice.
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