La crise chronique ou le stade sénile du capitalisme
T. Thomas

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INTRODUCTION.

Il ne fait évidemment aucun doute que le capitalisme est en crise. Même si quelques épisodes de brèves reprises ici ou là permettent aux «experts» de claironner que le système va toujours de l’avant. Certes le fait que la crise ne leur apparaisse souvent que comme un krach boursier ou monétaire, éclatant dans tel ou tel pays, leur permet de faire croire qu’il ne s’agit, à chaque fois, que de problèmes localisés, particuliers, ou alors seulement spécifiques aux excès d’un capital financier dit par eux «libéral», aux spéculations et à la soif illimitée d’enrichissement de quelques puissants aussi riches que cyniques.

Ce serait ignorer les profonds mouvements souterrains qui accumulent les forces contradictoires qui, tels ceux des plaques tectoniques qui causent les séismes, se résolvent en crises. Ce serait oublier que les manifestations de ces contradictions sont permanentes, et nullement limitées à la finance, ni même à l’économie. Ainsi le chômage, le sous-emploi, la précarité, la misère, les pandémies, les désastres écologiques, les guerres, qui se développent régulièrement et comme irrésistiblement. Ce serait ne pas voir que ces krachs eux-mêmes se succèdent à une fréquence accélérée, fragilisant de plus en plus jusqu’aux grands Centres du capitalisme, USA, Japon, Europe, dont les monnaies, les Bourses, et tous les secteurs économiques vacillent. Cette fréquence devient même une quasi permanence ces vingt dernières années : 1982 et 1994 crises mexicaines et en Amérique Latine, 1997-98 la débâcle des dragons et autres tigres asiatiques, 1998 la Bérézina russe, 1999 écroulement du Brésil et de l’Equateur, 2001-2002 effondrement de la Turquie et de l’Argentine dans l’hyperinflation, tandis que le Japon croule depuis plus de dix ans sous des déficits budgétaires monstrueux, maintenant rejoint dans cette performance par les USA et l’Europe, sans pour autant que ces émissions massives de liquidités ne parviennent à enrayer la croissance du chômage.

Le constat de la situation et des catastrophes n’est d’ailleurs pas en question. Il ne manque pas d’experts qui, s’angoissant de l’avenir de ce système social qui leur est si agréable, de maux qui en s’étendant finissent par les menacer parfois eux-mêmes, comme les pollutions écologiques ou l’insécurité, le degré de dégradation des structures sociales et du « consensus républicain », s’avisent de sonner le tocsin. Ils conjurent leurs congénères politiciens et managers de bien vouloir réduire les «excès» et œuvrer à renforcer les pouvoirs de l’Etat, supposés être ceux des individus-citoyens (citoyen étant l’individu socialement associé aux autres et responsable dans l’imaginaire républicain), afin de rétablir ce consensus.

L’analyse de la crise n’a guère d’intérêt quant à son constat dont témoignent ainsi souvent ces experts, notamment quand ils sont de gauche. Par contre elle est l’enjeu d’une lutte de classe quant à ses causes, et donc quant aux solutions pour l’éliminer. Suivant celle qui sera proposée, on en déduira des solutions pour prolonger ou abroger l’accumulation de type capitaliste, réformistes ou révolutionnaires.

Pour les réformistes les causes ne sont que conjoncturelles et cas particuliers. Par exemple le pétrole en 1973, les bas salaires du Tiers Monde ou la crise du dollar aujourd’hui, ou les magouilles de financiers véreux, ou encore les libres mouvements des capitaux et le fameux libéralisme mondialisé. Il ne s’agit alors que d’erreurs à corriger, ou même pour la gauche radicale d’affirmer qu’un autre capitalisme est possible, mettant « l’économie au service de l’homme » grâce à sa gestion par un Etat débarrassé des politiciens libéraux. Leurs rêves les plus fous ne vont pas au delà d’un capitalisme du juste milieu, c’est à dire dont les bienfaits pourraient soi-disant être répartis équitablement entre tous sous la houlette de cet Etat dont ils seraient les sages et paternels gérants.

Ce que cet ouvrage s’attachera au contraire à rétablir est que ces causes sont structurelles. Inhérentes au capitalisme dans leurs racines essentielles, à son procès spécifique d’accumulation, et au stade qu’il a atteint quant aux formes diverses qu’elles prennent. Lesquelles attestent aujourd’hui, comme il sera également montré, d’un blocage presque absolu de cette accumulation, ou à tout le moins en voie de l’être.

Il ne s’agit pas de jouer les Cassandre. Il ne s’agit pas de prophétiser un effondrement final qui n’existe que comme processus révolutionnaire. Mais de convaincre au moins de deux choses essentielles. Premièrement que la crise actuelle implique que le capitalisme ne peut plus se survivre que dans une agonie perpétuelle, une sorte de stagnation dans laquelle ses avancées scientifiques et technologiques ne pourront s’opérer que sur la base de destructions et de chômage croissants, et du développement d’une oppression bourgeoise de plus en plus totalitaire dans tous les domaines politiques, culturels et sociaux. Deuxièmement, que cette crise manifeste aussi que le capitalisme a créé les conditions objectives pour entreprendre l’abolition de la propriété privée des conditions de la production, propriété dont on montrera qu’elle en est la racine.

C’est elle qui fonde les divisions, séparations qui sont l’essence du capital. Celles-ci se développent, s’augmentent en même temps que lui, dans une sorte de dynamique «écartante». Entre producteurs privés, entre valeur d’usage (travail privé, concret) et valeur d’échange (travail social, abstrait), entre le travail social et l’argent qui le représente mais s’automultiplie avec le crédit, entre propriétaires des conditions de la production et prolétaires, etc. Ces contradictions s’accumulent et se manifestent par différents phénomènes, notamment deux : les crises qui sont censées les surmonter, mais qui n’y parviennent qu’en les aggravant ; la lutte des classes que les crises exacerbent.

En réalité il ne s’agit de deux phénomènes que parce que la crise semble être du seul domaine «économique», tandis que la lutte des classes apparaît dans la superstructure sociale, politique, idéologique. Pour les bourgeois l’économie n’est qu’un rapport entre les choses, un problème de quantités, d’offre et de demande, de concurrence entre capitaux. Et comme les crises apparaissent à la surface du système social comme disproportions entre des quantités de choses, marchandises en excès, pléthore de crédits ne pouvant être remboursés, inflation monétaire, etc., c’est qu’elles sont «économiques». Il suffit de mieux régler les quantités : supprimer des marchandises et des usines ici, abaisser la masse salariale là, restreindre ou développer le crédit ailleurs. Tout cela est affaire de calculs, donc d’experts économistes, qui ne cessent de se tromper mais peu importe ! Qui ne se trompe jamais disent-ils ? Mais, les crises se reproduisant sans cesse toujours plus violentes ne faut-il pas s’interroger sur la science de ces messieurs ?

A vrai dire, nous savons au moins depuis Marx que l’économie est toujours politique, sociale et historique. Que crises économiques et luttes politiques et sociales ont les mêmes racines, s’alimentent réciproquement. Que le capital n’est pas un rapport entre les choses, cela n’est que son apparence, le fétichisme de la marchandise en général et de l’argent en particulier, mais un rapport entre les hommes qui produit certains rapports entre les choses. Et ce rapport, nous y reviendrons donc nécessairement, est l’appropriation privée des conditions de la production. Et c’est parce que lors des crises le capitalisme bouleverse tout, sauf ce rapport qui le fonde comme système de production et comme société, qu’il ne peut rien résoudre de ses contradictions sinon provisoirement.

En schématisant on pourrait dire que la crise est le moment où le capital surmonte les contradictions entre les choses, telles que celles entre les quantités de capitaux et de profits, d’offre et de demande, de crédits et de valeurs réelles, en aggravant les contradictions entre les hommes, bourgeois et prolétaires, et même capitalistes entre eux. Elle est en effet le moment où le capital tente de refaire l’unité de son équilibre général en corrigeant toutes les disproportions entre les choses qui le minent, mais cela pour accroître la production de plus-value que bloquent ces disproportions et qui est son seul but, sa condition d’existence. La crise est donc un moment particulier du renforcement des rapports d’appropriation et des antagonismes qu’ils génèrent. La crise comme un moment d’unification, c’est une observation que Marx a souvent faite. Par exemple : « La crise n’est rien d’autre que la mise en œuvre de l’unité des phases du procès de production, qui se sont autonomisées l’une vis à vis de l’autre…..Les crises du marché mondial doivent être comprises comme regroupant réellement et égalisant violemment toutes les contradictions de l’économie bourgeoise. »

Mais toutes les crises n’y parviennent pas. C’est justement l’originalité de la crise contemporaine que le capital est incapable, à travers elle, de reconstruire cette unité, ses équilibres spécifiques. Cela manifeste que le capitalisme a atteint le stade de sa sénilité. D’où le titre de cet ouvrage, un peu paradoxal si on considère que la crise est, comme il vient d’être dit, le moment où le capital relance, en l’élargissant, le procès de valorisation et d’accumulation qui est son existence. Mais c’est bien ce qu’il tente de faire dans la crise actuelle aussi. En ce qui le concerne, sénilité ne veut pas dire inertie, torpeur, lente extinction naturelle. Au contraire il est déchaîné, forcené dans la mise en œuvre des moyens de « l’égalisation de ses contradictions ». En cela il y a bien crise, et plus violente que jamais. Mais elle se prolonge car le capital n’arrive pas à ouvrir une nouvelle phase franche et nette d’accumulation élargie. C’est la sénilité, au sens de stade de développement que le capital ne parvient pas à dépasser. La sénilité, c’est la crise permanente, à des degrés divers d’intensité suivant les mois et les années, à travers laquelle il se survit. Il stagne ne veut pas dire qu’il est immobile, mais que le mouvement perpétuel de dévalorisation-valorisation, destructions-créations, qui a toujours été son mode d’existence, ne se solde plus au final par un accroissement suffisant de la production de plus-value, tout en aggravant très sûrement et rapidement la misère des populations et les dégradations de la planète. « On a tout essayé » constatait un de ses fonctionnaires les plus zélés, Mitterand. Tout, c’est à dire seulement toutes les diverse recettes que la bourgeoisie met en œuvre dans les crises, et à propos desquelles se disputent ses experts. Aucune ne marche, ni l’étatisme de gauche, ni le libéralisme de droite, ni les deux à la fois comme le pratiquent en fait tous les gouvernements qui tous, et c’est leur fonction, organisent l’Etat au service du capital. Nous en dirons les raisons, qui sont aussi celles de la possibilité objective d’autres solutions.

Cet ouvrage est bref pour un sujet aussi vaste. Il laisse de côté beaucoup de faits qui expliqueraient les différentes manifestations spécifiques et péripéties variées de la crise dans l’espace mondial, comme dans son histoire. Egalement, et bien que les crises ne soient au fond qu’un moment de l’évolution des contradictions du capital, il n’en reproduira évidemment pas toute la théorie, ce qui est l’œuvre de Marx. Il s’appuiera sur ses conclusions essentielles, lesquelles trouvent d’ailleurs leur vérification éclatante dans les faits de ces cent dernières années. Elles nous serviront d’abord à analyser le noyau logique de la crise tel qu’il découle du principe de séparation qui est celui de la propriété privée, et de l’échange élémentaire qui en découle Marchandise-Argent-Marchandise (M-A-M). C’est là que Marx situait la possibilité générale, abstraite, des crises . De ce noyau élémentaire on passera ensuite aux déterminations plus concrètes. D’abord en présentant l’analyse générale des crises du capitalisme de la maturité, celui du 19 ème siècle anglais dont Marx a fourni les éléments . Puis en caractérisant plus spécifiquement la crise actuelle comme crise du capitalisme sénile, période historique où le procès d’accumulation hoquète de plus en plus, la crise devenant quasi permanente, entrecoupée de phases de croissance de plus en plus brèves (à l’inverse des crises «décennales» suivies d’assez longues reprises de l’époque de la maturité). Et c’est pourquoi on peut parler pour l’époque contemporaine de ces trente dernières années de la, et non des, crise.

On sera alors amené, dans l’analyse de cette phase sénile, à accorder une attention particulière au capital financier. Car il apparaît, et est présenté par les experts, comme le facteur explicatif essentiel de la crise contemporaine. Et ce n’est évidemment pas un hasard si celle-ci se manifeste comme l’éclatement de diverses bulles financières à la surface du chaudron capitaliste : krachs boursiers, faillites bancaires, monceaux de dettes privées et publiques, écroulement des monnaies, spéculations, etc. Il est facile de prendre le phénomène apparent pour la maladie, alors qu’il n’est que la fièvre. D’où l’idée que les causes de la crise moderne seraient «la finance» devenue gigantesque, et le refus de gouvernements libéraux, du FMI, des gnomes de Zurich ou d’ailleurs d’en contrôler les mouvements et d’affranchir ainsi le monde de sa domination.

Cette idée ne se forme pas par hasard. En effet, la forme financière du capital non seulement s’est développée au fur et à mesure de son accumulation sous ses formes matérielles, mais elle apparaît aux bourgeois comme la forme idéale du capital, celle qui réalise pleinement ce qui leur apparaît être son essence : de l’argent produisant de l’argent (A-A’). Pour eux, le capital c’est l’argent. Elle est donc aussi, comme le disait Marx, le comble du fétichisme, la forme la plus imaginaire de la valorisation du capital. Mais prise pour représentation idéale et naturelle de la richesse, il s’ensuit que les mouvements du capital financier induisent les comportements. Forme totalement irrationnelle, elle induit les comportements les plus irrationnels, les plus aveugles. Le capital financier est un argent qui semble d’autant plus produire de la richesse qu’il s’automultiplie artificiellement sur lui même par le moyen du crédit. Il se pose comme du vrai capital, accroît la masse de capital prétendant recevoir une part de la plus-value sociale. Jusqu’au jour où il faut se rendre compte que celle-ci est insuffisante à nourrir d’intérêts et de dividendes tout ce capital. C’est le krach qui en révèle la fictivité.

Pour important que soit son rôle le capital financier n’est qu’une forme parmi d’autres du capital, une forme de la propriété. Son hypertrophie n’est qu’un facteur d’aggravation des crises. Mais il n’est ce facteur qu’en tant qu’il se pose comme capital, donc qu’en rapport avec la production de plus-value. C’est ce rapport qu’il faut analyser pour expliquer la crise, et non seulement une des formes que revêt nécessairement le capital dans la série des métamorphoses qui constituent son procès de valorisation. « La crise réelle ne peut être exposée qu’à partir du mouvement réel de la production capitaliste, de la concurrence et du crédit. »

Quant à savoir s’il s’agit d’une crise telle que le capitalisme s’écroulerait sur lui-même dans la « fin du travail » (ce qui serait évidemment la fin du prolétariat, de la plus-value, de la bourgeoisie), il s’agit là de raccourcis prophétiques et utopiques que professent certains idéologues. Ils évitent ainsi d’avoir à envisager le mouvement révolutionnaire dans la complexité des contradictions qu’il a à résoudre. Ils ont pour objectif plus ou moins conscient d’endormir et de désarmer le prolétariat. Car il n’y a que la lutte de classe, tout au long d’un processus historique de transition pour l’abolition des classes, qui décidera du résultat, socialisme ou barbarie selon l’exact dilemme.

Ce qui est certain de ce point de vue est que la crise mine le pouvoir politique de la bourgeoisie. Celle-ci doit alors résoudre un amoncellement de difficultés pour reproduire la société telle qu’elle est, capitaliste. Cela sape les alliances de classe sur lesquelles est basée son hégémonie politique dans sa forme dite démocratie. Cela sape l’ordre impérialiste international. Ce que l’analyse de la crise actuelle permet aussi de dire avec certitude, c’est qu’elle ne fait que commencer. Donc que les bouleversements politiques, dictatures, guerres impérialistes pour l’ordre mondial, mouvements de résistances, révolutions, sont à venir. C’est en perspective de ces affrontements certains que s’inscrit la lutte sur les causes de la crise qui exacerbe ces antagonismes. Car la lutte sur les causes est aussi évidemment celle sur les solutions et leurs possibilités. Et c’est à cela que cet ouvrage veut contribuer.

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