La transition au communisme.
T. Thomas
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INTRODUCTION
La situation du monde contemporain illustre parfaitement la justesse des
analyses de K. Marx. Il y a plus de cent ans déjà son œuvre
expliquait l’essentiel de ce qui se passe aujourd’hui : mondialisation,
développement inouï du capitalisme financier et de ses crises,
putréfaction généralisée du système,
chômage, guerres, accroissement des inégalités entre
pays et entre classes, etc. C’est là une preuve de l’extraordinaire
génie de Marx. Mais au moment même où son analyse
du capital et de ses contradictions s’avère ainsi attestée
par les faits, ses prévisions concernant la révolution prolétarienne
et l’avenir communiste semblent avoir été et être
battues définitivement en brèche.
En quoi et pourquoi les révolutions passées ont-elles été
un échec n’est pas la question que nous examinerons ici .
Que les agents intellectuels de la bourgeoisie en profitent, ravis, pour
décréter la mort du communisme, c’est de bonne guerre.
Mais cet avis de décès fait sourire, puisqu’il concerne,
en parlant de communisme, soit un mouvement, qui est induit inéluctablement
par le capitalisme et ne peut disparaître qu’avec lui, soit
le principe d’une communauté des individus sociaux qui n’a
encore jamais existé. Il ne s’est en effet jamais agi nulle
part de société communiste, ne serait-ce que pour ces deux
raisons, parmi beaucoup d’autres, qu’elle ne peut advenir
qu’à une échelle internationale et ne caractériser
qu’une société sans Etat coercitif. Au mieux, il ne
pouvait s’agir que de révolutions ouvrant une phase historique
de transition au communisme. Une révolution prolétarienne
ne peut, hier comme aujourd’hui, qu’ouvrir une telle transition,
puisque jamais le capitalisme ne peut créer toutes les conditions
concrètes du communisme (il fait même tout ce qu’il
peut pour ne pas commettre ce suicide), mais seulement en approcher. Non
seulement le prolétariat, quand il prend le pouvoir, et contrairement
à la bourgeoisie quand elle a vaincu la monarchie, n’a encore
conquis aucune domination sur la production et ses moyens, base de celle
et ceux de la vie, mais plus encore il doit les bouleverser. A la grande
différence de toutes les révolutions précédentes
son mouvement ne consiste pas à abolir seulement certaines «conditions
particulières de la société passée »,
par exemple la répartition du pouvoir, de la propriété,
des revenus, mais «la production de la vie » antérieure
elle-même, «l’ensemble de l’activité qui
en est le fondement » , donc le travail, ce dont il sera beaucoup
question dans ce livre. Ces transformations ne sont évidemment
pas immédiates : d’où la nécessité d’une
phase de transition.
Pour assurer cette transition une révolution politique prolétarienne
doit comprendre quelles sont les conditions à réunir pour
éradiquer complètement le capitalisme et fonder le communisme.
Il lui faut donc identifier son point de départ, qui est spécifique
à la situation historique de chaque révolution, mais aussi
avoir une idée du point d’arrivée. Et il lui faut
encore faire le point à chaque pas, afin, en sachant où
elle en est, de pouvoir ainsi se fixer les tâches adéquates
(par exemple ne pas croire en avoir fini avec les rapports sociaux de
séparation qui fondent le capital parce qu’on aurait décrété
l’abolition de la propriété privée, des classes,
voir même de l’Etat, et confondu un volontarisme politique
avec la réalité des rapports entre les hommes dans leurs
activités).
L’objet de cet ouvrage est de faire un examen critique de la question
de la transition telle que l’a exposée K. Marx dans quelques
textes célèbres, mais relativement peu nombreux, en tant
que période nécessaire pour achever de réunir les
conditions de la réalisation du communisme, ce qui amène
évidemment à devoir aussi discuter de ces conditions. Il
ne traite donc pas des formes du pouvoir politique pendant cette période,
autrement dit du problème des formes de l’Etat de dictature
du prolétariat. Nous verrons que ces textes ouvrent autant de perspectives
fascinantes de perspicacité qu’ils posent de problèmes
pas ou mal résolus ; qu’ils mettent à jour la nécessité
et les tâches essentielles d’une transition, tout en se trompant
sur certaines de ses caractéristiques. Bref, nous verrons que Marx
hésite quelque peu sur cette question, voire semble suggérer
deux schémas différents dont nous examinerons la cohérence.
La réticence de Marx à parler de l’avenir par crainte
de tomber dans l’utopie est bien connue. Elle s’explique,
peut-être, par la situation de la lutte politique de son temps,
où le mouvement ouvrier, en plein essor, était vigoureux
et bouillonnant d’énergies révolutionnaires, mais
aussi, dans ses fractions les plus avancées politiquement, très
influencé par des utopies communistes, établies par des
doctrinaires inventant, qui des Phalanstères (Fourier), qui des
Icaries (Cabet), qui une Banque du Peuple (Proudhon), qui des Coopératives
(Owen), et mille autres plans de sociétés fraternelles et
égalitaires idéales, sortis de cerveaux plus ou moins illuminés.
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